Du froid et de l’eau

L’air est très frais et le ciel est gris ce matin sur Carson City, la capitale du Nevada, lorsque j’émerge de ma tente au Comstock RV Resort, situé le long d’un boulevard à six voies et devant un vaste casino. La ville est adossée au versant est de la Sierra Nevada, à quelques kilomètres de la frontière avec la Californie. Et mon plan pour la journée est de me rendre au sommet du col Carson, qui culmine à 2613 m d’altitude et qui constitue le dernier grand col de mon itinéraire.

L’ascension – la vraie – débute une quarantaine de kilomètres plus loin, après avoir roulé sur une superbe route vallonnée, longeant le bas des montagnes. Les sommets de la Sierra sont dans les nuages et j’entrevois parfois, dans les hauteurs, des arbres enneigés, résultat des averses tombées en soirée la veille.

Je prends plusieurs pauses en cours de route, question de repousser peut-être inconsciemment le moment où je gagnerai en altitude et perdrai de précieux degrés. Ce n’est pas qu’il n’y a rien à voir en cours de route. Je traverse notamment la petite ville de Genoa, qui a été fondée par des colons mormons au milieu du XIXe siècle, alors que la région faisait partie du territoire de l’Utah. Mais lorsque ce territoire a été divisé en deux – l’Utah, administré par les mormons, et le Nevada, administré par des non-mormons – la ville a été nommée capitale du territoire. Elle servait déjà de halte pour les émigrants en route vers la Californie, qui s’y arrêtaient pour se reposer et reposer leurs bêtes de somme, avant de grimper le col Carson, qui les séparait de la terre promise.

Un peu après avoir franchi la frontière de la Californie et amorcé l’ascension vers le col, je m’arrête à un petit café dans le village de Woodfords. Je fais le plein de glucides, en optant, outre mon copieux sandwich, pour la tarte à la citrouille – « Je vais te donner une plus grosse pointe, vu que tu es en vélo et qu’il fait froid », me dit la dame derrière le comptoir, à qui je rétorque d’un ton faussement sérieux qu’il fait VRAIMENT très froid… mais son clin d’œil et son sourire m’indiquent qu’elle voit clair dans mon jeu – et un morceau de brownies – « Tu vas vraiment prendre les deux ? » Oui madame.

Lac WoodsLe temps frais est le sujet de toutes les discussions dans le café. On me dit même qu’il fait environ dix degrés de moins que la normale depuis plus de dix jours. « J’ai rarement vu du temps aussi froid à ce temps-ci de l’année, et j’habite ici depuis plus de 40 ans », me dit un client. Il lève les sourcils quand je lui dis que je comptais passer la nuit au camping du lac Woods, situé à moins d’un kilomètre à l’est du col. « Il y aura du gel ce soir au col », me dit-il d’un air sérieux. Qu’importe, il y a eu du gel plusieurs nuits depuis le début de mon voyage il y a près de six semaines maintenant. « Mais vous, les Canadiens, vous êtes habitués à ça! », enchaîne-t-il avec un sourire en coin en me donnant une chaleureuse poignée de main.

À partir du café, la route étroite et sinueuse se faufile dans un canyon où de grands pins semblent s’accrocher précairement au sol rocheux. La pente fait facilement dans les 10 %. Même s’il est intense, l’effort m’aide à me garder au chaud. Sans plus. Je transpire à peine, même si je serre les dents et m’efforce de maintenir une cadence régulière sur mon plus petit braquet. Après une dizaine de kilomètres à ce rythme, j’atteins un plateau – très bienvenu – et la jonction avec la route qui mène au lac Tahoe, en passant par le col Luther – que j’avais grimpé en 2015 dans un autre voyage.

C’est la vallée Hope, appelée ainsi parce qu’elle donnait aux émigrants l’espoir d’atteindre enfin leur but. Mais il s’agit d’un court intermède, avant le dernier segment de 6 km affichant lui aussi une pente d’environ 10 %. Les montagnes dénudées et les hautes falaises quasi verticales qui bordent la route donnent une apparence rude et sauvage au paysage, ce qu’accentuent les fortes rafales de vent auxquelles je suis de plus en plus exposé. D’ailleurs, des bribes de ciel bleu paraissent à l’occasion parmi les nuages qui filent à vive allure vers l’ouest. Après une section à flanc de montagne surplombant le lac Red, la route bifurque vers un passage étroit entre deux parois rocheuses. Je sens le vent me pousser dans les 200 derniers mètres avant le col. J’y suis enfin.Round Top, vu du Pacific Crest Trail

Le Pacific Crest Trail traverse la route à cet endroit. C’est pratiquement le point milieu de ce sentier qui va du parc Manning, en Colombie-Britannique, jusqu’à la frontière du Mexique. Il s’agit de l’artère principale d’un vaste réseau de sentiers qui part d’ici. Je prévois d’ailleurs faire de la randonnée le lendemain : j’aimerais entre autres me rendre au sommet de Round Top, l’un des sommets les plus élevés du secteur.

Je descends un peu jusqu’au chemin d’accès du camping. Long d’environ 2 km, le chemin en plus ou moins bon état grimpe légèrement dans une forêt dense de pins majestueux. Je passe un stationnement pour les randonneurs, et j’aboutis au camping, qui est tout à fait désert. Il semble bel et bien ouvert, mais il n’y a personne. J’avoue que l’ambiance est particulière. Les arbres élancés valsent au gré des rafales venant de toutes les directions dans une symphonie de craquements. J’entrevois Round Top, la montagne où je veux aller le lendemain. Le sommet rocheux est saupoudré de belle neige fraîche.

Je fais les vérifications d’usage lorsque l’on arrive dans un camping désert : les toilettes (sèches) sont-elles ouvertes et y a-t-il du papier ? Oui. Et y a-t-il de l’eau ? Malheureusement, les robinets ont été fermés. Ce qui me pose problème : il ne me reste qu’un demi-bidon d’eau, mes deux autres sont vides. Et je n’ai plus de comprimés d’iode pour traiter l’eau. Plus tôt dans le voyage, j’avais constaté que mes comprimés avaient pris l’eau; certains s’effritaient, d’autres avaient une consistance pâteuse. Doutant de leur efficacité, je les avais jetés, sans m’en racheter.

Je rebrousse chemin, me demandant comment je pourrais gérer le tout. Pour avoir de l’eau, il me faudrait redescendre jusqu’au café où j’ai diné ou continuer vers l’ouest, mais je devrais faire une quinzaine de kilomètres principalement en descente, puis remonter jusqu’ici. Ou encore je laisse faire le projet de camper ici. J’aperçois alors un véhicule dans le stationnement pas très loin du camping. Un homme en descend. Je vais le voir.

« Bonjour, connaissez-vous bien le secteur ?

– Oui, je viens souvent faire de la randonnée ici. Je peux t’aider ?

– Peut-être. Je pensais camper ici cette nuit, puis faire de la randonnée dans le coin demain. Idéalement, je camperai une deuxième nuit, puis je partirais vers Folsom le lendemain. Mais je n’ai presque plus d’eau et ils ont fermé l’eau dans le camping. Savez-vous où je pourrais en trouver ?

– Et d’où es-tu parti aujourd’hui?

– De Carson City. »

Plutôt que d’aborder la question de mon approvisionnement en eau, nous nous lançons dans une conversation sur mon voyage et le cyclotourisme en général.

« Bon, d’accord, pour revenir à la question de l’eau, me dit-il après plusieurs minutes de conversation, durant lesquelles je commence à avoir froid. De quelle quantité as-tu besoin ?

– Idéalement, un gallon, mais je pourrais m’arranger avec un demi.

– OK. Je n’ai pas un gallon, mais voyons voir, fait-il en fouillant dans son véhicule. Voici un quart de gallon (environ un litre), me dit-il en me donnant une bouteille d’eau en plastique. Celle-là, je te la donne, et prends ce qu’il te faut dans celle-ci », ajoute-t-il en me tendant une grosse bouteille rigide.

Près du sommet de Round Top.J’en ai amplement pour remplir mes trois bidons, en plus du litre qu’il m’a donné. Ça m’en fait un bon trois litres au total, ce qui, en me rationnant un peu, pourrait suffire.

« Oh, c’est gentil, merci beaucoup! Dites donc, c’est tranquille ici, je m’attendais à voir plus de monde que ça!

– Il y en a sûrement plusieurs qui ont changé leurs plans avec la neige d’hier soir! Et avec ce vent… Disons qu’il devrait y avoir plus de monde demain. » C’est vrai que nous sommes vendredi… « Profite de la tranquillité cette nuit! », me dit-il avec le sourire.

Je le remercie chaleureusement, et je retourne m’installer au camping. D’abord, j’enfile des vêtements chauds, puis je monte ma tente. De mon site, j’ai une vue partielle sur Round Top, maintenant complètement sorti des nuages, et sur les crêtes des Three Sisters, trois montagnes situées tout juste à l’ouest de Round Top. Le décor est magnifique avec les sommets qui se détachent du ciel bleu, le tout agrémenté par les rugissements du vent.

Je fais un peu d’entretien sur mon vélo, puis une balade autour du lac Woods, avant de revenir à mon site pour rédiger mon journal et lire un peu. Soudain, j’entends le bruit d’un véhicule. C’est John, le gars qui m’a donné de l’eau plutôt. Il s’arrête devant mon site, et je vais à sa rencontre.

« Il me reste un autre quart de gallon, si tu le veux, me dit-il.

– Oui, bien sûr, je n’en aurais pas de trop, merci beaucoup!

– J’ai écourté ma randonnée, c’est vraiment venteux près des sommets, j’avais peine à tenir debout. Tu vas avoir froid cette nuit, ça va descendre bien en dessous du point de congélation. Je peux te laisser des chandails chauds, si tu veux. Je vais revenir demain, tu n’auras qu’à les laisser dans le casier pour la nourriture. » Il s’agit d’un vaste casier dans lequel on doit ranger la nourriture pour la mettre à l’abri des ours qui, paraît-il, sont très nombreux dans le secteur.

« Bah, c’est gentil, mais merci, j’ai ce qu’il me faut. » Nous reprenons notre conversation sur mon voyage et les voyages en général, sur les randonnées à faire dans le coin – il me donne de précieux renseignements pour ma journée du lendemain, puis sur l’histoire de la région, la littérature, etc. En plus d’être ultrasympathique et généreux, John est une véritable encyclopédie sur deux pattes. Au bout d’une bonne demi-heure, il repart, en me rappelant qu’il reviendrait dans le coin demain et qu’il me rapporterait encore de l’eau. Quoi qu’il en soit, avec ce que j’ai, j’en ai suffisamment pour passer les 36 prochaines heures ici, en me rationnant un peu.

La nuit est fraîche. Je me réveille souvent. Le vent ne prend pas de répit avant le lendemain matin, alors qu’il tombe soudainement. Il fait un temps splendide lorsque je pars vers la montagne. En moins de quinze minutes, j’émerge des arbres et profite de la chaleur du soleil, qui contraste avec le froid de l’air. Comme me l’a indiqué John, le sentier contourne le lac Round Top, puis un sentier « non officiel » facile à repérer se rend jusqu’au sommet de Round Top, qui culmine à 3164 mètres. Je l’emprunte et, rapidement, j’ai les pieds dans quelques centimètres de neige.

La pente n’est pas trop abrupte et je progresse bien vers le sommet. Cependant, à moins de 25 mètres du sommet, les rochers sont glacés, et l’ascension demande quelques manœuvres techniques – prises de mains et crochets des pieds. Je ne suis pas vraiment équipé pour cela. Je m’arrête quelques minutes pour évaluer le tout et chercher un passage plus facile, mais je décide de jouer de prudence. Même si le sommet est tout proche, je rebrousse chemin, en faisant une petite pause photo devant une échancrure dans la crête descendant du sommet, par laquelle j’ai une vue imprenable sur les lacs dans la vallée tout en bas et même sur le vaste lac Tahoe, à une trentaine de kilomètres vers le nord.Three Sisters et lac Round Top

De là, j’entreprends la descente, puis j’emprunte le sentier qui poursuit la boucle allant de lac en lac, je traverse la route au niveau du col Carson et je fais un bout sur le Pacific Crest Trail, en direction de Tahoe. Je m’arrête sur un gros rocher le long du sentier, à l’abri du vent et en plein soleil, l’endroit parfait pour un lunch… et une petite sieste. Je rentre au camping en suivant la « vieille route », qui est aujourd’hui un sentier large, mais très cahoteux longeant la route actuelle.

Je passe devant le stationnement pour randonneurs près du camping et je remarque l’auto de John. Arrivé à mon site, j’ouvre le casier à nourriture pour grignoter un peu. À ma grande surprise, j’y trouve un gallon d’eau, un sac de raisins, un sac de carottes et un gâteau plat semblable à de la bannique, mais sucré, d’environ 30 cm de diamètre. J’enfile, dans l’ordre, une grande gorgée d’eau non rationnée, la moitié du gâteau, une autre grande gorgée d’eau, les raisins, puis les carottes, et l’autre moitié du gâteau. Repu, je me dis que je dois absolument aller remercier John. J’écris une note de remerciement sur un bout de papier et je retourne vers le stationnement pour le mettre dans le pare-brise de son véhicule. J’arrive à son véhicule en même temps que lui.

« Salut John! Merci beaucoup pour la bouffe et l’eau, c’est vraiment gentil de ta part!

— Cool; ça fait plaisir! J’ai parlé de toi à ma femme hier soir et elle a voulu te faire un gâteau et te donner des fruits et des légumes; je sais qu’on n’en mange pas autant qu’on devrait quand on voyage en vélo! »

Nous jasons de nos randonnes respectives, dans une conversation qui à nouveau s’étire sur plus d’une demi-heure. Alors que je suis sur le point de partir, il me dit : « Ah oui, hier, tu me disais que tu avais presque terminé la lecture de ton livre. Je t’en ai apporté quelques-uns, si ça t’intéresse. » Il sort cinq livres de poche, et je choisis une biographie romancée de Abraham Lincoln. « Merci encore, John, j’ai été chanceux de te croiser hier!

— En fait, merci à toi JP; c’est vraiment inspirant de voir des gens comme toi partir à l’aventure comme ça, ça nous donne le goût de nous dépasser nous-mêmes. Si je peux aider, ça me fait vraiment plaisir! »

Je retourne vers mon site d’un pas léger, en ayant l’impression, ou plutôt la certitude, d’avoir fait quelque chose de bien.

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3 réflexions sur “Du froid et de l’eau

  1. De belles rencontres un certain Donald aurait à apprendre de ses compatriotes sur l’empathie et l’entraide mais c’est un autre sujet.
    Si jamais des idées d’écrire un livre te venaient en tête n’hésite pas!

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