Sierra Cascades : un défi cyclotouriste (partie 1)

Tableau des distances

Il fait chaud. Très chaud. Je monte depuis un peu plus d’une heure, sans aucun répit. La pente est soutenue. Le paysage a passablement changé depuis le fond du canyon tout en bas. L’environnement rocheux ponctué de quelques rares pins poussant à des endroits impossibles a laissé place à une prairie desséchée, puis à une oasis de feuillus, puis de nouveau à une vaste prairie recouverte de plants de sauge. Droit devant moi se pointe un haut sommet, le mont Leviathan, signe que j’approche de mon but. Je remarque enfin une dalle de pierre le long de l’accotement, marquant le sommet du col. Je vois la route descendre lentement à l’horizon vers le versant est de la Sierra Nevada, avec ses hautes parois rocheuses et sa végétation désertique. Comme à la fin de chaque longue ascension, j’éprouve un grand sentiment de fierté. Comme au début de chaque longue descente, j’ai l’impression de plonger vers un autre monde.

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Je pensais à ce voyage depuis quelques années. Peu après avoir parcouru la côte ouest de Vancouver à San Diego en 2009, j’ai commencé à jongler avec l’idée de relier les deux mêmes points par les montagnes. Quelques mois passèrent avant que je ne tombe sur un article de magazine présentant un nouvel itinéraire établi par l’organisme Adventure Cycling Association (ACA). Nommé Sierra Cascades, celui-ci parcourt la chaîne des Cascades et la Sierra Nevada en suivant le sentier Pacific Crest Trail (PCT) le plus près possible sur des routes asphaltées, de la frontière du Canada jusqu’à la frontière du Mexique. D’une longueur de près de 4000 kilomètres, l’itinéraire total cumule un impressionnant dénivelé positif de plus de 50 000 mètres. Voilà exactement le type de défi que je cherchais.

Quelques mois avant mon départ, je parle de mon projet à mon ami Dave Stewart, un cycliste chevronné de Seattle que j’ai rencontré sur une route du Texas en 2013 et avec qui j’ai gardé contact depuis. Il m’offre de m’accompagner durant la première semaine jusqu’au mont Rainier.

Je prends la route le 29 août, très tôt le matin. Il tombe des cordes. En fait, il pleut depuis la veille, ce qui est peu commode pour le cyclotourisme, mais qui est très bienvenu dans la région après plusieurs mois de temps anormalement sec. Je loge chez mon ami Charles-Didier, à New Westminster, en banlieue de Vancouver. Il part en même temps que moi pour participer à un événement de course sur sentier à Whistler. On y prévoit beaucoup de pluie, un risque d’orages et peut-être même de la neige. Un joyeux mélange en perspective.

Vent de face, près de Sedro-Woolley, WA

Vent de face, près de Sedro-Woolley, WA

Il fait encore sombre à mon départ vers 6 h 30. Les rues et routes sont étrangement tranquilles. Au début, je zigzague pour éviter les flaques d’eau, puis j’abandonne face à certaines qui font carrément la largeur de la rue. Pour ajouter au plaisir, le vent se lève lorsque je traverse la clairière près des rivières Serpentine et Nicomekl. Peu à peu, la pluie cède face au vent. Juste avant la frontière, je dois emprunter l’accotement de l’autoroute. À ma grande surprise, je vois dans la bretelle d’accès des rubans de sécurité et des panneaux indiquant « Événement cycliste en cours ». Pour l’instant, je ne vois personne. Je m’engage donc sur la voie. Je verrai bien si je me ramasse dans une course. Deux kilomètres plus loin, au parc de Peace Arch, près du poste frontalier, je comprends enfin ce qui se passe. L’événement cycliste en question, c’est la Ride To Conquer Cancer, une randonnée cycliste de Vancouver à Seattle qui se fait sur deux jours afin de recueillir des fonds pour la lutte contre le cancer. Dans le parc, il y a de l’animation, des stands qui résistent tant bien que mal au vent, des goûters, etc. Mais ce qui attire vraiment mon attention, c’est que, au poste frontalier, une voie est réservée aux cyclistes. Pour la première fois de ma vie, je suis accueilli aux États-Unis par un douanier qui me dit, avec le sourire : « Bienvenue aux États-Unis, monsieur. Je vous souhaite une belle journée ! »

Plusieurs participants de la randonnée me demandent pourquoi je traîne autant de bagages. Je leur dis que je suis en voyage, en route vers San Diego, et que je ne savais pas du tout qu’il y avait cet événement aujourd’hui. Je me rends compte assez vite que certains flairent la bonne affaire. Avec mes sacoches, j’offre sans le vouloir aux cyclistes derrière moi une bonne protection contre le fort vent que nous avons en plein visage. Ce sera ma contribution à la cause.

J’arrive à Bellingham un peu avant midi et laisse le circuit de la randonnée pour me diriger vers la gare où je rejoins Dave. Son épouse est venue le porter de Seattle.

« Je ne vous envie pas du tout ! », me lance-t-elle en riant. J’ai peine à l’entendre même si elle n’est qu’à deux mètres de moi en raison du vent. L’une des joies du cyclotourisme, c’est de composer avec les éléments et aujourd’hui est tout un défi en ce sens.

Nous empruntons Chuckanut Drive, une route panoramique longeant les falaises donnant sur l’océan à travers une impressionnante forêt d’arbres gigantesques. C’était notre itinéraire prévu et nous trouvions au début que c’était une bonne idée. Nous observons les vagues énormes déferler sur les falaises tout en bas, le son de tonnerre se mêlant au souffle dans les arbres tandis que nous sommes protégés du vent. Mais nous constatons que plusieurs de ces arbres géants tanguent dangereusement. Quelques minutes plus tard, la tête d’un arbre tombe sur la chaussée et bloque les deux voies de la route. Très rapidement, des files de véhicules se forment de part et d’autre de l’arbre.

« J’ai une chaîne ; je peux l’attacher à mon camion pour le tasser », lance un vieil homme décidé à passer. Un autre, voyant que nous sommes déjà une bonne dizaine à examiner la question, propose plutôt de le tasser à bras. C’était tout de même assez rigolo de faire rouler cet arbre pour le renverser par-dessus le garde-fou en lâchant un cri de victoire, puis en distribuant ensuite les high-fives. Dave et moi prenons le temps d’enlever des branches qui, sur la chaussée, ne posent pas problème à un camion, mais compliquent dangereusement les choses pour un vélo.

Des branches sur la chaussée, Skagit Highway, WA

Des branches sur la chaussée, Skagit Highway, WA

La route descend ensuite dans une plaine où nous sommes totalement exposés au vent. C’est au point où le simple fait de conserver son équilibre sur le vélo relève de l’exploit. Les participants à la randonnée Ride To Conquer Cancer rejoignent notre route. À un arrêt à un petit dépanneur, l’un d’eux m’explique qu’ils ont été déroutés en raison de fils électriques tombés sur la route qu’ils devaient prendre. Il nous annonce également que l’autoroute est fermée pour la même raison. « La journée parfaite pour faire du vélo ! », que je lui réponds alors qu’il compose le numéro de sa femme pour lui demander de venir le chercher.

Nous atteignons la petite ville de Sedro-Woolley où nous empruntons une route secondaire du côté sud de la rivière Skagit qui prend sa source dans les limites du parc national North Cascades. La route 20 suit la rivière du côté nord, mais elle est nettement plus passante. La nôtre, pratiquement déserte en fait de circulation, est jonchée de branches et débris en tous genres. Même si elle n’est pas fermée, à ma grande surprise, un arbre tombé pose problème pour les petits véhicules, tandis que le chauffeur d’une camionnette aux roues surdimensionnées, lui, décide d’y passer sans même ralentir. À ne pas essayer à la maison.

Ici, nous sommes vraiment protégés du vent, les hautes montagnes à notre droite bloquent efficacement les rafales. J’ai l’impression de rouler dans un long tunnel de végétation. Et nous pouvons rouler côte à côte, ce qui nous permet de discuter un peu de planification. C’est que l’itinéraire de l’ACA nous fait traverser le parc national North Cascades, puis descendre près de Twisp le long de la rivière Methow, pour aboutir dans la région maraîchère de Chelan. Or, quelques-unes des routes que nous devons emprunter sont fermées en raison des feux de forêt qui font rage dans la région depuis quelques semaines. Et la seule voie de contournement possible pour nous serait de tourner vers le sud à Rockport, et d’aller rejoindre notre itinéraire à la route 97 près de Leavenworth. Mais compte tenu de toute la pluie tombée depuis deux jours, nous nous disons que les routes rouvriront peut-être. D’ailleurs, le déluge reprend de plus belle en fin d’après-midi.

Nous arrivons au parc Howard Miller Steelhead de Rockport sous une pluie battante. J’ai un peu plus de 170 kilomètres dans le corps dans des conditions difficiles. Une première journée assez exigeante.

« Les sites pour tentes sont sur le bord de la rivière. Mais avec la pluie qu’on a depuis jeudi, ce sont de grosses mares de boue, nous lance le préposé du camping. Je peux vous en louer un si vous y tenez, ou vous pouvez vous installer sous l’abri d’auto juste là, nous offre-t-il en pointant un abri rustique qui a vu des jours meilleurs, mais qui nous accommodera très bien dans la situation. Il n’y a pas de tables à pique-nique, mais vous serez au sec. » Nous nous regardons; le choix est facile. « Il y a même une prise électrique ! », ajoute-t-il comme ultime argument.

« Et vous allez jusqu’où comme ça sur vos vélos ?
— Lui va jusqu’à San Diego, répond Dave en me pointant, et moi je vais arrêter au mont Rainier.
— Pensez-vous allez vers Marblemount demain ? » Marblemount, c’est la dernière ville avant le parc national, et c’est à partir de là que la route est fermée. « C’est notre but…, que je réponds.
— Vous êtes chanceux, ils vont rouvrir la route demain vers midi. »

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Entrée du parc national North Cascades, WA

Entrée du parc national North Cascades, WA

Nous nous réveillons sous une pluie fine. Je profite du fait que nous sommes sous l’abri pour réparer une crevaison que je constate dès mon réveil sur la roue avant de mon vélo. Nous convenons de faire une journée plus courte en distance aujourd’hui. De toute façon, nous ne sommes qu’à une quinzaine de kilomètres de Marblemount et la route ne doit rouvrir qu’à midi.

Nous traversons encore du côté sud de la rivière pour suivre la « vieille route » qui, comme celle d’hier, est pratiquement déserte. Elle débouche tout juste avec le pont qui nous amène à Marblemount, enjambant à un passage plus étroit la rivière Skagit. Celle-ci, même gonflée par la pluie des derniers jours, est tout de même sous son niveau normal en raison des mois plus secs que la normale.

Après être revenus sur la route 20 et avoir fait une pause dans un petit dépanneur pour nous ravitailler, nous arrivons à l’entrée du parc. Étonnamment, nous ne croisons aucune barrière indiquant que la route était fermée il y a encore quelques heures à peine. Dans un détour à moins de deux kilomètres du centre d’information du parc, nous voyons l’ampleur des dégâts causés par les récents feux de forêt. Une éclaircie nous permet de voir tout un versant du pic Trappers dont le couvert forestier arbore un mélange de vert, de brun et de gris. Dave, qui passe régulièrement sur cette route, est renversé. « C’était complètement intact il y a encore deux semaines à peine. »

Mais ce sont les alentours du centre d’information qui nous surprendront le plus. Celui-ci est situé à environ 800 mètres de la route, au bout d’un petit chemin d’accès pavé et légèrement pentu qui mène aussi au camping principal du parc.

Route 20, vers Newhalem, WA

Route 20, vers Newhalem, WA

Une garde-parc présente au poste d’accueil au début du chemin nous dit de passer, mais nous recommande de ne pas nous arrêter. « Il y a encore des arbres instables. Ils peuvent tomber à tout moment. » En effet, le chemin est bordé d’arbres calcinés, et ce, jusqu’au centre d’information. Des arbres ont brûlé à moins de trois mètres du centre, qui lui, semble intact. « Il y a quelques jours, les pompiers arrosaient directement le bâtiment pour prévenir la propagation du feu », nous explique une autre garde-parc. À l’intérieur, tout semble normal, si ce n’est de l’exposition permanente dont les présentoirs sont vides. « Nous avons déplacé en catastrophe les animaux empaillés et tout le reste de la collection. Nous étions convaincus que tout y passerait. » Elle nous confirme que toutes les routes ont été rouvertes le matin même jusqu’à Twisp, et que les campings du parc sont ouverts, sauf le principal, pour des raisons évidentes : les arbres brûlés sont encore fumants.

Route 20, parc national North Cascades, WA

Route 20, parc national North Cascades, WA

Nous visons le camping Colonial, situé près du lac Diablo, un peu plus loin dans le parc. Ce secteur a été préservé des flammes. Le décor des eaux bleutées du lac, des arbres recouverts d’une mousse épaisse dans la forêt humide, de la légère pluie et des nuages bas qui enveloppent les montagnes contraste nettement avec celui autour du centre d’information. Même s’il faut quand même monter passablement pour nous rendre au camping, celui-ci se trouve au début de la vraie montée jusqu’au col Rainy et éventuellement au col Washington, à 1669 mètres d’altitude. Ce sont les premiers vrais cols de mon itinéraire. J’en traverserai plus d’une trentaine jusqu’à la frontière du Mexique.

Nous profitons d’une accalmie pour faire une petite randonnée jusqu’au sommet d’un promontoire donnant sur le lac et offrant des points de vue exceptionnels de la route que nous avons prise plus tôt, avant de revenir souper à notre site sous une forte pluie. Dire que j’ai failli ne pas apporter mon pantalon imperméable et mes chaussettes en GORE-TEX pour ce voyage…

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Le deuxième matin est une copie conforme du premier : une forte averse de pluie et la réparation d’une crevaison sous un abri. Nous amorçons notre ascension. La route est très tranquille et nous profitons d’un accotement relativement large. Ça nous permet d’apprécier les paysages typiques de la région : des nuages bas empêtrés dans les montagnes densément boisées, créant un tableau ressemblant à une mince feuille de papier étendue sur une salade verte, pour citer Mark Twain.

Nous atteignons enfin le col Rainy où le PCT croise la route. Nous descendons légèrement avant de recommencer à monter jusqu’au col Washington, le point le plus élevé de la journée, au ras des nuages. Nous avons le belvédère à nous seuls. « C’est extrêmement rare », m’indique Dave. Le col marque le passage vers le versant est des Cascades, à la végétation et au climat beaucoup plus secs. La longue descente continue jusqu’à Mazama est un pur plaisir. D’abord, la pluie cesse, puis je n’ai qu’à mouliner dans certaines sections et à freiner dans les courbes.

Mazama est un petit patelin touristique situé dans une forêt de pins éparse sillonnée de nombreux sentiers utilisés pour le vélo de montagne en été et le ski de fond en hiver. Les collines beiges contrastent avec les sommets pointus de ce matin. Nous avons tout le loisir de l’apprécier en dévorant un burrito à l’extérieur du petit magasin du village, avant de repartir peinards vers Winthrop. Nous y campons bien au sec, en profitant des infrastructures impeccables d’un KOA en bordure de la rivière Methow.

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Hélicoptère de lutte contre les incendies, route 153, WA

Hélicoptère de lutte contre les incendies, route 153, WA

La ville de Winthrop s’est développée autour du thème Western. Même si, oui, nous sommes dans l’ouest, nous ne sommes pas dans ce qui est considéré comme le Far West, qui se trouve plus au sud. Le tout donne une belle uniformité et un caractère bien sympathique à l’endroit. Nous prenons le temps d’aller déjeuner sur une petite terrasse dont le design s’intègre à la perfection à l’environnement.

Un sujet bien précis est sur toutes les lèvres : les feux de forêt. Nous avons vérifié ce matin : le parc du lac Chelan est ouvert depuis la veille, après avoir été fermé durant quelques semaines. C’est notre objectif pour la journée.

« Vous êtes chanceux de passer après la pluie, nous lance notre voisin de table. Il y a quelques jours à peine, il y avait une fumée dense ici. Ça brûlait tout juste de l’autre côté des montagnes là-bas, dit-il en pointant vers le sud. À Twisp, ça a brûlé jusqu’à la route. Soyez prudents. »

Et il avait raison. Près de Twisp, les versants des montagnes sont carrément brulés, les herbages calcinés. Toute la journée, nous voyons les dommages causés par les feux, comme des plaies béantes sur les collines. Nous entendons le son d’hélicoptères à intervalles réguliers. Il semble y avoir un bon va-et-vient. Dans un détour, quelle n’est pas notre surprise d’en voir un remplir son réservoir dans un méandre de la rivière Methow, tout juste en bordure de la route. Dès qu’il part, un autre arrive, puis un autre. C’est un spectacle fascinant. D’abord, parce qu’un hélicoptère est une machine impressionnante, mais surtout par la précision des manœuvres des pilotes. Quelques véhicules arrêtent, les occupants préparant leur appareil-photo, leur caméra vidéo ou leur tablette électronique pour filmer la chose. Et tous repartent le sourire aux lèvres… et détrempés par les embruns intenses soulevés par le souffle des hélices qui fait également rouler les amarantes dans toutes les directions.

Nous repartons ravis du spectacle auquel nous avons eu droit, mais aussi du faux plat descendant que nous suivons jusqu’au fleuve Columbia. C’est le début de la région maraîchère. De part et d’autre de la rivière Methow, le vert intense des nombreux vergers contraste avec le beige des collines dénudées. Les kiosques de fruits sont nombreux. Certains sont de véritables marchés, proposant des produits locaux ou faits maison. Et comme les cyclistes ont toujours faim, nous faisons des arrêts à quelques-uns, entre autres près de Pateros, où je fais le choix santé d’une pâtisserie danoise aux pommes qui doit faire près de 30 centimètres de diamètre. Mon raisonnement est que plus elle est grosse, plus il y a de pommes dedans, donc meilleure elle est pour ma santé.

Des collines brûlées, au nord de Chelan, WA

Des collines brûlées, au nord de Chelan, WA

Après une vingtaine de kilomètres sur la route 97 le long du fleuve Columbia, nous tournons vers Chelan, une région durement également touchée par les feux. Le paysage est dramatique. Sur de vastes superficies, les feux ont tout rasé, sauf les vergers sans doute sauvés puisque les arbres généreusement arrosés par les producteurs sont gorgés d’humidité. Comme à Twisp, le feu a tout brulé jusqu’à la chaussée. Nous remarquons même des fondations de maisons sur des terrains dévastés. Le petit centre-ville a été épargné, mais, en roulant en bordure du lac vers le parc, nous voyons de nombreuses traces des feux encore récentes.

Le parc qui vient à peine de rouvrir est anormalement tranquille. L’avantage pour nous est que nous pouvons obtenir un site exceptionnel directement sur le lac, le genre de site que l’on doit généralement réserver des semaines à l’avance. Des préposés du parc nous disent qu’il y a encore des feux en activité plus loin, vers l’est de part et d’autre du lac. D’ailleurs, une fois la nuit tombée, nous remarquons effectivement des taches de feu sur un versant loin à l’horizon.

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J’avoue prendre goût à l’environnement de vergers, surtout que nous profitons aujourd’hui d’un beau ciel dégagé mur à mur. Pour la première fois du voyage. Après le camping, la combinaison d’une longue montée abrupte et des chauds rayons du soleil a même fait sérieusement monter mon thermostat. La vue du lac et du parc du haut de la colline vaut amplement l’effort par contre, de même que la descente bien plus longue que la montée, qui nous ramène à la route 97 et au fleuve Columbia, ainsi qu’à une série de vergers et vignobles. À partir d’ici, plus de traces d’incendie. Et comme c’est le cas sur la majeure partie des artères principales, les pentes sont soit très graduelles, ou inexistantes. Le large accotement, sans toutefois nous permettre de rouler côte à côte, nous permet d’admirer le paysage.

Nous faisons un arrêt à un stand de fruits jumelé à un comptoir de crème glacée. Le bonheur. Même si on est en fin d’avant-midi, je pense au souper et j’achète une salsa aux ananas en vue du souper.

Dans les vergers, près de Cashmere, WA

Dans les vergers, près de Cashmere, WA

Près de la ville de Sunnyslope, l’itinéraire quitte la route 97 pour emprunter des petites routes secondaires, et parfois même tertiaires si le terme existe dans le contexte du réseau routier. C’est la période de récolte des pommes. Dans les vergers, les travailleurs s’affairent. Nous partageons la chaussée avec quelques tracteurs et véhicules de travail. C’est agréable de rouler sans trop se soucier du trafic et d’occuper pratiquement toute la voie. Mais, contrairement aux voies principales, les petites routes des régions montagneuses ont très souvent des pentes assez prononcées. Courtes, mais très abruptes. Heureusement, pour refaire le plein d’énergie, nous faisons une pause à une petite pâtisserie sur la rue principale de la petite ville de Cashmere. Il faut bien profiter des services lorsque nous les avons à portée de main !

Après une quinzaine de kilomètres dans un dédale de petites routes étroites à travers les vergers, nous revenons sur la route 97 et, après un arrêt pour les provisions du souper, nous entreprenons une autre ascension substantielle, celle du col Blewett, que nous atteindrons seulement le lendemain. Nous arrêtons dans un camping privé extrêmement bien entretenu et où l’on trouve une belle grande piscine. Dès notre arrivée, je n’ai d’yeux que pour elle.

« Vous êtes partis d’où comme ça ?, nous lance un vieil homme alors que nous nous dirigeons vers notre site après nous être enregistrés.
— Moi je suis parti de Vancouver, en Colombie-Britannique (c’est toujours bon de préciser parce qu’il y a également une ville nommée Vancouver dans l’État de Washington, sur le fleuve Columbia, face à Portland, qui elle est en Oregon.) J’ai rejoint Dave à Bellingham.
— Bravo les gars, c’est vraiment impressionnant ! », dit-il en rentrant dans sa roulotte.

Je monte ma tente de façon expéditive, ayant vraiment trop hâte de sauter dans la piscine. Je ne sais pas pourquoi j’ai si hâte de le faire. Il ne fait pas si chaud, et je ne suis pas le plus grand amateur de baignade. Mais on dirait qu’aujourd’hui, je n’ai que ça en tête. Je suis prêt à partir vers la piscine que l’homme de tout à l’heure arrive sur notre site.

Près de Ellensburg, WA

Près de Ellensburg, WA

« Les gars, ma femme et moi vous invitons à venir souper avec nous si vous avez le goût, nous lance-t-il. Nous faisons du spaghetti ; ce sera prêt dans quelques minutes vous pourrez nous parler de votre voyage. » Il semble très heureux de nous inviter…

Mais nous parlons de notre souper depuis ce matin. Nous avons un gros sac de nachos et un gros pot de salsa, et je pensais préparer un sachet de bœuf mexicain au fromage déshydraté, qui fera une excellente trempette pour nos nachos. Nous avons tout un festin en vue, en plus des quelques bières que Dave traîne dans sa glacière conçue spécialement pour l’occasion. Et moi, je veux aller à la piscine. Je regarde Dave et je comprends qu’il pense comme moi. Je remercie donc le monsieur de son offre et lui dit pourquoi nous la refusons malheureusement. Ça aurait été agréable de jaser avec eux. Il était bien sympathique, mais il y a une piscine… Et notre souper valait tout son pesant d’or. Durant les jours suivants, à chaque arrêt dans un marché, je tente de repérer la salsa, sans jamais en retrouver.

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C’est frais et sec en matinée. Le camping est situé dans une vallée et il faut du temps avant que les rayons du soleil ne se rendent à nous. En fait, nous sommes sur notre départ lorsqu’ils se pointent enfin. Nous prenons la vieille route pour monter jusqu’au col Blewett. Il s’agit d’une route construite à la fin du XIXe siècle, étroite et sinueuse, mais où il n’y a personne. Sur notre carte, on avertit que le revêtement est en mauvais état. Dans la montée, j’ai tout le loisir de l’observer, et franchement, j’ai vu pire. Quelques cailloux ont déboulé sur la voie, il y a quelques crevasses, mais rien qui n’exige une attention particulière. Le soleil commence à chauffer passablement. On le sent très bien dans les détours exposés à ses rayons. La pente graduelle nous laisse le loisir d’apprécier le paysage et de jaser, sans être à bout de souffle. Nous remarquons des chalets juchés sur les sommets de part et d’autre du col. La vue doit y être magnifique.

Arrivés en haut, nous prenons une courte pause avant d’entreprendre la descente. Le contraste est frappant. La route est abrupte, il y a des lacets, plusieurs lacets, et l’asphalte est vraiment tout cassé. La description que nous en avions prend tout son sens.

Un peu plus loin, nous nous lançons dans une autre ascension de plus de 300 mètres. Quelques éoliennes trônent au sommet. Et le vent est bien présent. Heureusement, nous l’avons de dos. Après les quelques photos d’usage au sommet, nous descendons, laissant le vent et la gravité faire leur œuvre. Même si la pente n’est pas si inclinée – il s’agit plutôt d’un faux plat descendant – je n’ai pas besoin de pédaler pour maintenir une vitesse de 35 à 40 km/h. Et le tout dure sur une bonne quinzaine de kilomètres. « Ça fait combien de temps que tu n’as pas donné un coup de pédale ?», me crie Dave, derrière moi. Je n’en ai aucune idée. Je suis plutôt concentré à observer les vastes champs de part et d’autre de la route et les collines  à l’horizon. Le paysage est superbe, la journée est magnifique. Nous sommes à Ellensburg en moins de deux, où nous faisons une pause pour dîner et faire le plein de provisions.

Canyon de la rivière Yakima, WA

Canyon de la rivière Yakima, WA

En après-midi, nous roulons sur une route longeant la rivière Yakima dans le fond d’un canyon. C’est, de tout le voyage, l’un des segments que j’ai préférés. Le canyon nous donne une impression d’être complètement coupés du monde. La végétation quasi désertique de sauge et d’amarante ainsi que le trafic très léger accentuent cette sensation. Le son de la rivière agrémente aussi cet environnement parfait pour rouler.

Nous nous arrêtons d’ailleurs à l’un des campings rustiques établis le long de la rivière, pour y passer la nuit.

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C’est le retour du temps nuageux le lendemain, ce qui donne une tout autre allure au canyon, dont les couleurs sous le ciel gris me rappellent celles des paysages islandais. À quelques centaines de mètres du camping, nous remarquons quelques moutons de montagne en bordure de la route. Dès qu’ils constatent notre présence, ils s’élancent sur la paroi qu’ils gravissent en quelques enjambées pour disparaître de notre vue derrière les rochers.

En sortant du canyon, nous avons une vue exceptionnelle sur le mont Rainier qui se démarque nettement du paysage. Nous y serons demain. Sans le savoir, ce sera la seule vue que nous aurons de la montagne, même si nous passerons une nuit sur son flanc sud…

Café, Naches, WA

Café, Naches, WA

Le temps gris semble vouloir s’imposer. Nous n’avons aucune idée des prévisions météo. Durant notre pause du dîner, à la terrasse d’un petit café à Naches, un passant nous dit que l’on prévoit passablement de pluie durant les prochains jours. Les gens du coin sont heureux. C’est encore très sec et les niveaux d’eau sont bas partout. Nous restons sur la terrasse du café de Naches presque deux heures, à jaser avec les employées du café et les passants, et à déguster des omelettes gigantesques. En mangeant, je constate une autre crevaison sur la roue avant de mon vélo. Le coupable cette fois-ci ; un goathead. Que sont les goatheads ? Ce sont les épines du fruit du tribule terrestre, une petite plante des milieux arides qui pousse à ras le sol et se dissimule bien dans les herbages anodins. Ses fruits minuscules sont recouverts d’épines très pointues, très solides et à la texture adhérente. Elles collent donc sur les pneus de vélo qu’elles finissent par percer, causant des crevaisons lentes. Bref, j’en avais un. Et je prends le temps de réparer le tout en discutant avec un gars du coin qui me dit avoir déjà compté 22 épines de tribule terrestre sur un même pneu après une seule randonnée de quelques heures. Un peu exagéré comme affirmation, mais ça donne le coup d’envoi à une conversation intéressante avec un personnage coloré, se baladant sur la rue verre à la main en plein après-midi.

Le temps se charge de plus en plus lorsque nous entreprenons notre ascension de 915 mètres vers le col White. La route longe la rivière Tieton, elle est très sinueuse, l’accotement est restreint, et la pente est soutenue. Il y a également passablement de circulation. Nous apprendrons plus tard l’une des raisons du fort trafic : nous sommes vendredi avant la fête du Travail, et il y a un gros marché aux puces à Packwood, de l’autre côté du col, durant la fin de semaine. La pluie commence à tomber et, plus nous montons, plus le temps rafraîchit. Nous faisons quelques pauses pour ajouter des couches de vêtements au fur et à mesure. Près du lac Rimrock, c’est le déluge. Il y a un petit camping et un dépanneur. Nous arrêtons pour acheter quelque chose pour le souper et déterminer si nous passons la nuit à ce camping ou si nous continuons. Il y a un autre camping plus près du col, à une dizaine de kilomètres d’ici. Cela aurait l’avantage de nous rapprocher un peu plus du parc du mont Rainier où nous serons le lendemain. En y arrivant plus tôt, nous aurons le temps d’aller faire une petite randonnée. Nous décidons de continuer et achetons le nécessaire pour notre désormais classique souper de hot-dogs, et nous remplissons de quelques bières la glacière de fortune de Dave. Nous parcourons les dix kilomètres sous un déluge intense et dans le froid. Je n’ai pas de thermomètre, mais mes mains me disent que ce n’est pas loin du point de congélation, ce que confirme le brouillard que je produis à chaque respiration.

Le camping du lac Dog est un minuscule camping des services forestiers situé tout juste en bordure de la route et comptant à peine une douzaine de sites. Quelques-uns sont encore libres, sans doute en raison du beau temps (je suis sarcastique). La pluie cesse peu après notre arrivée. Nous pouvons donc monter nos tentes sans nous presser. Fatigués par le froid, la pluie et la gestion du trafic, nous rions à rien, notamment de l’intense concert de bruits corporaux nourri par la bière et les hot-dogs qui nous amuse comme deux gamins.

Nous remarquons des étoiles dans le ciel, lequel semble s’être dégagé en bonne partie. Pleins d’espoir pour demain, nous visons un départ très tôt.

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Deuxième partie

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