D’Oslo au cap Nord : la Norvège en vélo

Tableau des distances

Je me lève tôt ce matin-là. Une brume légère se glisse dans le fjord de Geiranger. Les sommets des hautes parois en émergent. Au fond du fjord, vers ma gauche, le village de Geiranger se fait tranquille en attendant l’arrivée des premiers bateaux de croisière de la journée. Dans les montagnes en arrière-plan du village, je vois très bien le tracé sinueux de la route que j’ai dévalée hier après-midi, contournant Dalsnibba, et plongeant de plus de 1000 mètres dans une série de virages serrés sur moins de 10 kilomètres. Elle était mémorable celle-là. Derrière moi, la montée que j’affronterai ce matin : une succession de 11 virages en épingle, grimpant de plus de 850 mètres en exactement 7,75 kilomètres. L’idéal pour faire digérer ma ration quotidienne de gruau !

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Je suis parti trois jours plus tôt d’Oslo, ou plus précisément d’une auberge de Gardermoen, tout juste à côté de l’aéroport d’Oslo. Dès la première journée, j’emprunte une spectaculaire route à flanc de montagne surplombant un vaste lac. Il s’agit de la route 33, une route secondaire tranquille en direction de Lillhammer. L’autoroute, la E6, passe de l’autre côté du lac. Je profite donc déjà de longs moments où j’ai la route à moi seul. Heureux de simplement rouler dans ce décor où tout me semble nouveau, je fais très peu de pauses. Je prends cependant le temps d’arrêter dans un magasin de plein air dans la ville de Gjøvik afin d’acheter une cartouche de gaz pour mon réchaud. J’aborde le commis en norvégien. Ma tentative ne s’avère pas très fructueuse, mais je m’attire une belle sympathie des autres employés et je reçois un petit cours aussi improvisé qu’intensif, gracieuseté des quatre employés sur place (en fait, je crois que l’un d’eux était un client).

J’arrive à Lillehammer après un après-midi ponctué d’averses. J’ai tout de suite aimé la ville. À peine y étais-je arrivé que des cyclistes m’arrêtaient pour me parler et me questionner sur mon voyage. Le camping situé en bordure du lac donne l’illusion d’être en pleine nature, même s’il est situé à une vingtaine de minutes de marche du centre-ville. J’y vais d’ailleurs en soirée, et profite même d’un spectacle gratuit de Rhythm & Blues dans un parc. Belle façon de conclure une première journée de vélo !

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Piste cyclable un peu avant Otta

Piste cyclable un peu avant Otta

Le lendemain, je poursuis vers le nord. Mon objectif est de me rendre à Lom, une ville située dans une vallée très panoramique et dominée par une église en bois en douves. Mais pour cela, je dois faire environ 75 kilomètres sur la route E6… Ce qui ne sera pas de tout repos. Au préalable, je fais une trentaine de kilomètres sur une route parallèle (c’est en fait l’ancienne route qui sert de voie de desserte) qui me met en jambes avec ses pentes prononcées et multiples, avant de contourner un tunnel dans un secteur densément boisé le long de la rivière Gudbrandsdalslågen. Ensuite, je dois me résigner à prendre l’autoroute.

Je dois dire une chose : les automobilistes norvégiens sont d’une patience désarmante. Même si je dois composer avec un accotement d’une largeur d’environ 15 centimètres, les camions et autres véhicules lourds, dans les zones où leur vision est limitée, ralentissent derrière moi, débraient (oui, sans blague) et me dépassent ensuite, souvent en me saluant. D’ailleurs, les conducteurs norvégiens me surprendront tout au long du voyage par leur courtoisie à mon égard, et à l’égard des cyclistes en général. Ici, et c’est inscrit aussi bien dans la loi que dans les mœurs, la route appartient à tous et tous y ont un accès égal. Il y a bien sûr certains ponts et tunnels, ainsi que certaines sections de route, interdits aux cyclistes, de même qu’aux piétons et aux tracteurs. Ce qui est parfois une bonne chose, car je peux vous dire, pour en avoir croisé un, qu’un tracteur dans un tunnel d’un kilomètre produit un son comparable à celui de trois douzaines de tanks dotés d’un silencieux troué. Dans de tels cas, un panneau indique clairement la voie de contournement à suivre. Bref, pour revenir à la route E6, ce qui m’embête, c’est le volume de véhicules. Dommage, car le stress que je m’impose m’empêche de profiter pleinement du formidable environnement où je me trouve : la route longe une magnifique rivière et le paysage est superbe.

Un peu avant Otta, où je quitte la route E6 pour prendre la route 15, une autre route secondaire qui file en direction est, un panneau indique le début d’une piste cyclable le long de la rivière. Je ne me fais pas prier pour l’emprunter. Otta est située à la rencontre des rivières Gudbrandsdalslågen et Otta. La rivière Otta, de source glaciaire, a une eau turquoise, tandis que la rivière Gudbrandsdalslågen a une eau plus claire tirant sur le brun. À leur rencontre, une ligne bien définie entre les deux produit un effet saisissant !

La route 15 est nettement plus tranquille et plane que la route E6, suivant un sinueux tracé dans une forêt de conifères le

Église de Lom

Église de Lom

long de la rivière Otta. Je prends de nombreuses photos. À Vågåmo, la route enjambe la rivière ; de l’autre côté, il y a une série de tunnels interdits aux cyclistes. Je suis donc les indications qui me gardent au nord de la rivière, sur une route beaucoup plus pentue qui épouse totalement les formes du terrain et qui, après une dizaine de kilomètres, devient non asphaltée. J’arrive à ce point environ au même moment où il se met à tomber une belle pluie aussi drue que soutenue. Elle m’accompagnera pour mes 20 derniers kilomètres jusqu’à Lom, où j’arrive exténué après une longue journée de 180 kilomètres.

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Ça m’a toujours fait rire d’entendre des prévisions météo disant « nuageux avec éclaircies et averses dispersées ». Ça me donne toujours l’impression que le message de fond est en fait : « On n’a aucune idée du temps qu’il va faire. » Ou qu’un météorologue, au moment d’inscrire les prévisions dans le système lance à un collègue :
« Merde, j’ai installé la dernière mise à jour de Windows et mon programme de prévisions fonctionne mal !
— Pas de problème, lui répond l’autre, tu n’as qu’à dire ‘nuageux avec éclaircies et averses dispersées’. »

Pourtant, c’est exactement les conditions que j’ai eues lors de mes quatre premières journées en Norvège et pour plusieurs autres dans la seconde moitié du voyage.

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Paysage de montagne le long de la route 15

Paysage de montagne le long de la route 15

La route de Lom à Dønfoss traverse des paysages agricoles où les terres cultivées vont de la rivière jusqu’aux rochers au bas des hautes parois de granit formant la profonde vallée. Les chutes marquent la fin d’un long segment tumultueux de la rivière, depuis les hauts plateaux alpins. Cela signifie donc le début d’une longue ascension, ce que confirme le panneau que je vois peu après les chutes, indiquant une pente moyenne de 4 à 6 % sur… 26 kilomètres. Je longe la rivière tout ce temps, profitant des segments plats en bordure des nombreux lacs. Ce que j’apprécie de ces longues ascensions, outre la longue descente qui suit généralement, c’est de voir la végétation changer graduellement. Les conifères deviennent de plus en plus petits avant de laisser place à une forêt de bouleaux, qui deviennent de simples broussailles, puis disparaissent au profit d’un tapis de lichen jonché d’îlots de rochers. Vers le sud, un glacier remplit une cuvette délimitée par une crête de pics rocheux. J’atteins enfin le plateau. La route serpente entre les lacs et l’effet du vent de face est accentué par le col étroit situé droit devant moi vers l’ouest. Je pense amorcer bientôt ma descente, mais à ma grande surprise, je reprends l’ascension en tournant sur la route 63. Celle-ci est l’une des routes touristiques de Norvège et elle mène dans le village de Geiranger situé à la tête du fjord du même nom, l’un des plus longs du pays. La montée est plus ardue et traverse un paysage rocheux absolument spectaculaire. Prenant une pause (évidemment, pour apprécier le paysage et non pour reprendre mon souffle), je remarque une série de cabines pour randonneurs et skieurs. Ce doit être fabuleux ici en hiver. Les pentes ont une inclinaison parfaite, particulièrement celles sur le flanc nord où je repère rapidement deux couloirs qui ne demandent qu’â être skiés.

Mais je reviens à la route. Je vois au loin une route zigzaguer sur un sommet où les véhicules semblent peiner dans les virages en épingle. Est-ce bien là que je me dirige ? C’est un cas de barre Mars. Une fois ma barre avalée, soit 17 secondes et quart plus tard, je me lance, résolument décidé.

Juste avant la croisée pour Dalsnibba

Juste avant la croisée pour Dalsnibba

Finalement, environ un kilomètre plus loin, j’ai ma réponse : il s’agit en fait de la route vers le sommet de Dalsnibba, à 1500 mètres. Je me contente de mon 1030 mètres d’ascension depuis ce matin et me prépare à entreprendre la descente vers Geiranger. Je serai au niveau de la mer dans une dizaine de kilomètres. Tout juste comme la route commence à descendre, un groupe qui fait un pique-nique en profitant de la vue se met spontanément à m’applaudir. C’est fou le bien que ça fait !

Je sens la gravité faire son effet ; la descente commence. Les virages en épingle se succèdent. Plusieurs sections de la route sont très étroites. Puisque le fjord de Geiranger est l’un des lieux les plus visités par les touristes en Norvège, les autocars sont nombreux sur la route. Ça fait un beau mélange ! Les mains m’engourdissent à force de pomper les freins (des freins à disque) qui d’ailleurs se mettent à surchauffer. Je m’arrête à un stationnement qui est un point de départ pour une randonnée menant à une haute chute. Le ciel tire vers le dégagement et je vois l’eau du fjord miroiter tout en bas.

Je reprends ma descente et, ayant remarqué une section droite un peu plus bas, je donne un répit à mes freins. Oh yeah, ici on roule ! La route traverse un champ et je vois un panneau marqué d’un point d’exclamation et de la mention Ferist. C’est quoi un Ferist ?, que je demande à haute voix en filant à 70 km/h. Je l’apprends assez vite. Mes amis, un ferist, c’est ce que l’on appelle un Texas Gate aux États-Unis. Lorsqu’une route traverse un pâturage, pour éviter que les bêtes n’empruntent la route pour traverser dans le champ voisin, on place une série de tuyaux d’acier de trois pouces de diamètre perpendiculaires à la route, séparés par un espace d’environ trois pouces également. J’ai déjà cassé un porte-bagages avant en arrivant (beaucoup) trop vite sur un Texas Gate près de Point Reyes, en Californie, il y a quelques années. Par réflexe, je mets les freins à fond. L’impact est intense, mais je traverse le ferist sans trop de dommages. Plus de peur que de mal.

En descendant vers Geiranger

En descendant vers Geiranger

J’arrive peu après à un belvédère donnant sur le fjord. Premier bain de foule. Il y a deux énormes bateaux de croisière amarrés dans le fjord tout en bas et une bonne partie des passagers sont montés en autocar jusqu’au point de vue. Ça fait toute une différence avec la solitude du plateau !

Grisé par la vitesse et la descente, j’aboutis au village et je fais un crochet vers l’épicerie. Il y a un camping en plein cœur du village sur le bord de l’eau et un autre environ un kilomètre plus loin, également sur le bord de l’eau et tout juste avant la grande montée constituée d’une série de 11 virages en épingle. J’opte pour le deuxième, qui me semble plus tranquille.

Je me trouve un emplacement à quelques mètres de l’eau, l’endroit rêvé pour savourer un tortellini et me remémorer l’une de mes journées de vélo les plus mémorables !

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Camping de Geiranger

Camping de Geiranger

Autant je l’appréhendais, autant je la conquiers avec brio (il n’y a rien de mal à se lancer des fleurs parfois !) Dans ma tête, après les 11 virages en épingle, j’étais au sommet. Erreur. Après le dernier virage, un faux plat d’environ un kilomètre mène au point de vue panoramique. Je dois faire preuve d’imagination, car je suis carrément dans le nuage ; fraîcheur garantie, et taux d’humidité dans le tapis. C’est donc un bref arrêt ; je suis en sueur sous mon maillot à manches longues. Devant moi, il y a une haute paroi culminant dans une crête reliant deux pics rocheux. Un tunnel la traverse. Mon premier tunnel. J’en emprunterai une bonne vingtaine de longueurs variées durant le voyage. De l’autre côté, un autre monde. J’émerge dans une belle vallée verdoyante. Plus de traces de brume, une belle visibilité malgré le temps gris. Des maisons de teinte rouge sang-de-bœuf jalonnent la route. Une halte est aménagée juste à côté de la décharge du lac. J’en profite pour faire une pause et prendre quelques photos avant d’entreprendre la descente ponctuée de quelques virages serrés, jusqu’à l’autre fjord tout en bas. J’arrive au traversier, vivifié par le vent frais et grisé par la vitesse. Après le premier tunnel, c’est maintenant le temps du premier traversier du voyage. J’en prendrai 16 au total au cours des trois prochaines semaines. Celui-ci a de toute évidence une vocation pratique plutôt que panoramique. Les parois latérales ont un bon trois mètres de haut. Je reste à côté de mon vélo sur le pont des véhicules d’où je ne peux seulement admirer que les sommets de part et d’autre du fjord et, bien sûr, le ciel gris. Heureusement, la traversée ne dure qu’une quinzaine de minutes.

De l’autre côté, le village de Valldal se targue d’être la capitale maraîchère de la Norvège ainsi que le lieu de culture maraîchère le plus septentrional au monde. C’est le premier des endroits qualifiés « de plus septentrionaux au monde » que je croise. Il y en aura plusieurs autres. Après le village, la route s’enfonce dans les montagnes en grimpant légèrement, mais constamment. Le ciel est chargé et le vent, d’abord frais, devient carrément froid rendu au plateau alpin peu avant la dernière côte. J’atteins une altitude de 900 mètres dans le parc national de Reinheimen, au col d’où commence la route de Trollstigen. Au col, le vent est bien présent. Je suis accueilli par un Néerlandais très enthousiaste qui m’applaudit chaudement. Je lui demande de me prendre en photo, ce qui semble faire sa journée. Le temps se dégage un peu. La réflexion du soleil sur les lacs alpins accentue leur couleur bleutée. C’est magnifique : le spectacle vaut amplement l’effort de la montée.

Au col, avant de descendre la route de Trollstigen

Au col, avant de descendre la route de Trollstigen

La route de Trollstigen me fera descendre de quelque 700 mètres sur 8 kilomètres, y compris plusieurs virages en épingle, et, pour ajouter un certain degré de difficulté, elle ne comporte qu’une seule voie. Les véhicules, dont plusieurs autocars venant de Geiranger ou d’Åndelsnes, doivent donc se ranger sur les côtés pour laisser passer les autres venant en sens inverse. Il faut donc faire preuve de retenue côté vitesse dans les virages serrés ; l’angle de braquage d’un vélo chargé de deux sacoches à l’avant est beaucoup plus grand !

Avant d’entreprendre la descente, je fais une brève pause au centre d’information de la route de Trollstigen. Malgré la température de 12 degrés à l’abri du vent, je vote à l’unanimité en faveur de l’achat d’une coupe glacée au chocolat. Je m’installe en plein soleil, juste à côté de deux vélos chargés de sacoches. Les propriétaires ne tardent pas à arriver. C’est un couple de Suisses, extrêmement sympathiques.

« Nous t’avons vu grimper un peu plus tôt ; nous avons pris l’autocar parce qu’on craignait l’ascension. Jusqu’où vas-tu ?
— Au cap Nord.
— Tu n’as pas peur que ce soit l’hiver quand tu y arriveras ?
— Non non, j’y serai dans moins de trois semaines.
— Et d’où es-tu parti ?
— Oslo ; de l’aéroport.
— Quand ?
— Il y a trois jours. »

Ma réponse est accueillie par une réaction de surprise de madame et d’un regard dubitatif de monsieur.

« Trois jours ? Et tu as fait tous les cols ? Alors là, chapeau ! Tu es prêt pour la Suisse !» Et c’est ainsi que naissent des idées de voyage… Nous commençons à descendre ensemble. Nous arrêtons souvent durant la descente, question de prendre des photos, de laisser passer des véhicules et de nous détendre les mains un peu. Pas facile de freiner constamment. Durant une pause, je mets à penser qui a bien pu avoir l’idée de construire une route ici. Vue d’en bas, la route zigzague dans un canyon, en suivant un tracé spectaculaire. Mes compagnons et moi concluons, à la blague, que c’est le résultat d’une gageure.

Route de Trollstigen, vue de haut

Route de Trollstigen, vue de haut

J’arrive dans la dernière ligne droite et lâche les freins. J’éprouve une très agréable sensation d’accomplissement, après avoir fait ces quelques cols, sachant que je suis à environ 5 kilomètres du camping d’Åndelsnes. J’arrête sur le bord de la route quelques minutes pour attendre les Suisses. Mais en vain. Il y avait un autre camping un peu plus haut. Ils s’y sont peut-être arrêtés. Je ne les reverrai plus. L’une des cruelles réalités du voyage : tisser des liens avec des gens en sachant, quelque part, qu’on ne les reverra jamais.

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Åndelsnes n’est pas la ville la plus jolie, malgré son emplacement exceptionnel à la jonction de deux vallées glaciaires (dont celle de Trollstigen) le long du fjord de Romsdals. Comme plusieurs villes et villages de la Norvège (dont la quasi-totalité de ceux situés au nord de Tromsø), elle a été détruite par les Allemands durant la Deuxième Guerre. C’est la première raison pour laquelle je ne m’y attarde pas le matin venu. La deuxième est que le soleil déjoue les plans en se faisant très présent malgré les prévisions de forte pluie.

Au menu ce matin pour les 20 premiers kilomètres : piste cyclable le long du fjord. J’y croise un grand nombre de gens qui se rendent au travail en vélo. Même si je suis descendu à Geiranger et que j’ai pris un traversier déjà, je longe la mer sur plusieurs kilomètres pour la première fois du voyage, respirant ce bon air salin qui m’est si familier.

D’ailleurs, j’arrive à un autre traversier où j’aurai une révélation. Les Norvégiens sont de grands amateurs de gaufres. Rondes et plates, elles sont repliées sur quelques tranches d’un fromage brun au goût un peu sucré, presque liquoreux. On en trouve partout, notamment aux cafétérias sur les traversiers. Elles sont servies avec confiture et crème fouettée. J’en prendrai une pratiquement sur chaque traversier. Parfois deux. Et, une fois, j’en ai pris trois.

Juste avant Molde, la route 64 plonge sous dans un tunnel interdit aux cyclistes. Plutôt que de me rabaisser à prendre l’autobus, j’y vais pour le plan B : un détour, qui me fait passer par une route étroite, parsemée de maisons coquettes tournées vers le fjord. Peut-être parce que je suis sorti des sentiers battus, ou pour toute autre raison que j’ignore, mais tous les résidents que je croise m’envoient la main. C’en est presque gênant ! Je profite pleinement de cette heure de gloire et de cette jolie petite route où il n’y a aucun trafic (à l’exception du petit camion de la poste qui livre le courrier ; d’ailleurs, le facteur me salue également avec un large sourire.) Et c’est tant mieux, car les choses changent un peu plus tard.

Petite église près de Kleive

Petite église près de Kleive

Je tourne sur la route E39, une route nettement plus passante. Le traditionnel faux plat précède une longue descente vers Batnfjordsøra. Vers le nord (où je me dirige), une forte pluie semble tomber. Mais pour l’instant, j’ai un problème plus criant à régler : j’ai faim. J’arrête à l’épicerie. Un couple de cyclistes s’y trouve. Ils arrivent du cap Nord après s’y être rendus par la Finlande. Hypersympathiques, ils se font cependant porteurs d’une mauvaise nouvelle : on prévoit de la pluie pour les quatre prochains jours le long de la côte jusqu’aux îles Lofoten. « Et elle s’en vient », que je leur dis en pointant vers le nord-ouest. J’entre m’acheter un dîner, puis à ma sortie nous nous racontons joyeusement nos périples en nous préparant à affronter la pluie.

Moins de cinq minutes après avoir laissé mes nouveaux amis, et tout juste après avoir quitté temporairement la route E39, pour suivre l’ancienne en raison, Ô surprise, d’un tunnel nouvellement construit, une pluie froide et intense commence à tomber.

Malgré les progrès techniques des dernières années, il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas très commode de rouler en étant vêtu de Gore-Tex de la tête aux pieds. Cependant, mon système s’avère d’une redoutable efficacité. Il pleuvra de façon soutenue tout le reste de la journée, ce qui donne une dimension toute particulière au paysage. J’en profite néanmoins pour apprécier un pont flambant neuf, comportant une piste cyclable aussi large que l’une des deux voies pour les véhicules. Et on parle ici d’un pont d’un kilomètre et demi, situé au beau milieu de nulle part.

La route est vallonnée et va d’île en île. Je prends deux traversiers dans mon après-midi (donc, deux gaufres) et j’arrive au camping de Valsøya en fin d’après-midi. Je me demande vraiment quel dénivelé j’ai pu faire aujourd’hui au fil des petites ascensions. Je suis vanné quand j’arrive au camping, qui est presque désert. « Det er en finn dag fra sykkeler! », me lance la dame à la réception. Oui, toute une belle journée pour faire du vélo ! Sans blague, malgré la fatigue et les conditions difficiles, j’ai bien aimé ma journée, mais pas autant que j’apprécie le petit local chauffé faisant office de petite cuisine et de salle à manger, ainsi que la douche chaude gratuite (dans plusieurs campings, la douche coûte 10 couronnes, soit un peu moins de 2 $, ce qui demeure un excellent investissement). Je me surprends à penser qu’il est paradoxal de prendre une douche après avoir roulé sous la pluie une bonne partie de la journée.

Après ma douche, la pluie tombe de plus belle. Je prépare mon souper à l’intérieur, espérant toujours qu’une accalmie me permettra de monter ma tente au sec. Une famille de Polonais, un couple dans la quarantaine et leur enfant, arrive dans la petite cuisine pendant mon souper. Le père est fasciné par mon voyage et me dit qu’il voudrait lui aussi en faire un du même genre, mais en moto. Ce qui me fit rire, c’est que sa conjointe ne semblait pas être au courant. Il me dit donc qu’il a quelques questions pour moi afin de l’aider à se préparer. C’est un peu méchant, mais je me lasse vite de notre conversation en raison de son anglais très limité, et je le cache de moins en moins chaque fois qu’il me lance : « But, but, but, I have one more question for you ». Et il le lance très (trop) souvent.

Paysage côtier

Paysage côtier

Durant notre discussion maintenant devenue son monologue, je garde l’œil sur les flaques d’eau à l’extérieur. Une accalmie devient ma planche de salut. Je le coupe dans sa question (la 23e ou 24e, je ne sais plus), lui disant que je vais en profiter pour monter ma tente. Il dit vouloir voir ma tente et s’amène à l’extérieur avec son intarissable lot de questions. Il prend une bonne douzaine de photos de ma tente (Big Agnes Spur Copper UL1 ; une tente monoplace munie d’un vaste vestibule, parfaite pour le cyclotourisme en solitaire. Je l’ai acheté pour ce voyage, et je l’adore.) J’essaie de lui faire comprendre que je serai heureux de lui répondre une fois que j’aurai monté ma tente, mais le gars est un incessant moulin à paroles, en plus d’être une source de judicieux conseils comme : « Prends donc l’autoroute, c’est plus direct et il y a moins de côtes ». C’est pire que d’avoir 112 maringouins bourdonnant autour de la tête. Puis, j’ai un éclair de génie. Je lui suggère donc : « Tu devrais monter ta tente pendant qu’il ne pleut pas. » Il me regarde, surpris, comme si je venais de lui livrer le secret de la Caramilk. « Bonne idée! », s’exclame-t-il. De toute évidence, il n’y avait pas pensé.

Enfin, le silence. Je me retire dans ma tente pour lire tranquille. Il est environ 21 h. La pluie reprend. Leur tente est à environ 50 mètres de la mienne et j’entendrai au loin enfant jacasser dans leur tente jusqu’à minuit. Le petit a définitivement du père dans le nez !

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Il est près de 14 h lorsque j’enlève mon ensemble imperméable. Je suis parti au sec, mais l’accalmie a duré un bon cinq minutes, puis une pluie soutenue, ponctuée d’averses plus fortes, a repris. J’ai roulé dans une sorte de no man’s land longeant une rivière au fort débit, gonflée sans doute en raison de la pluie des derniers jours. J’ai pris suffisamment d’altitude pour remarquer un changement notable dans la végétation. La forêt de conifères a laissé place à des bouleaux rabougris, et je devine parfois des sommets dénudés entre les nuages.

Mais là, la pluie a cessé et le temps semble vouloir se dégager, alors que j’approche de Trondheim. Une longue descente sinueuse m’amène à Okranger, une petite ville pittoresque, encore plus jolie grâce aux rayons de soleil qui finissent par percer le couvert nuageux que je croyais opaque.

C’est ici également que je laisse la route E39 qui devient autoroute, pour suivre un amalgame de pistes cyclables et de petites routes jusqu’à Trondheim (principalement l’ancienne route d’avant la construction de l’autoroute.) Je me suis établi un itinéraire moi-même ; je me demande bien ce que ça va donner !

Journée pluvieuse

Journée pluvieuse

Première surprise : dès ma sortie d’Okranger, un panneau m’indique la voie à suivre pour le centre-ville de Trondheim en précisant la distance : 26 kilomètres. À partir de ce point, je n’ai plus besoin de suivre mes cartes. La série de routes et de pistes traverse petits villages et champs cultivés, en longeant le fjord et des parois de granit parfois en surplomb. Côté température, les averses reviennent en force et, à un moment, j’en distingue trois de l’autre côté du fjord. Ça semble tomber dru. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’une d’elles ne me tombe dessus. Et quoi de mieux qu’une zone de construction au sol argileux pour ce faire. Il ne faut que quelques minutes avant que le bas de mon vélo, de mes sacoches et de moi-même ne soit couvert d’une gluante couche grisâtre. C’est de toute beauté.

Après la zone de construction, le nombre de cyclistes ne cesse d’augmenter sur la piste cyclable large (on y passe aisément trois ou quatre vélos de front, selon qu’il y a un touriste à sacoches ou non). Évidemment, la majorité vient de l’autre sens, partant du centre-ville après leur journée de travail. À une lumière rouge, je compte plus de trente cyclistes attendant de l’autre côté de la rue. L’éventail de vélos est très varié, allant du vieux vélo de ville à pneus mous muni d’un panier rouillé jusqu’au vélo de route haut de gamme de l’année (je me suis fait dépasser par un gars qui roulait sur un Colnago C60). Dans une rue piétonne près de l’université, je dois descendre de mon vélo tellement il y a de monde. Je roule un peu dans la ville, m’arrête acheter une cartouche de gaz pour mon réchaud et fais un saut à l’épicerie.

J’hésite encore sur mon itinéraire pour aller de Trondheim à Namsos, qui marque le début de route côtière, la 17. La première option est de contourner le fjord par l’est : cela signifie de rouler 80 kilomètres sur la route E6, mais de passer par la ville de Hell. J’ai déjà plein d’idées, entre autres, de prendre ma photo devant le panneau de Hell et de l’afficher sur Facebook avec la mention « Hey Fellas, I been to Hell and it ain’t all that bad. », ou encore « I rode the highway to Hell, baby », etc. La deuxième option est de prendre un traversier pour me rendre de l’autre côté du fjord et d’emprunter une route tranquille sur une péninsule à peu près inhabitée. Par un pur hasard, en sortant de l’épicerie, un gars vient me jaser, me posant les habituelles questions : où je vais, d’où je suis parti et d’où je viens. Il fait chaque année en vélo le voyage de Trondheim à Bodø (terminus nord de route côtière). Je lui demande son avis relativement à mon dilemme. Il me conseille vivement de prendre le traversier. Il m’explique notamment que le traversier est gratuit pour les cyclistes parce que le paiement se fait à l’embarquement au moyen de caméras qui lisent la plaque d’immatriculation des véhicules et débitent la carte de crédit qui y est liée. C’est d’ailleurs de cette façon que fonctionnent les péages sur les autoroutes, ports et tunnels. Il me dit également qu’il y a un camping juste à côté du terminal du traversier. L’endroit s’appelle Flakk. Je prends donc la direction de Flakk en empruntant une magnifique route au pavage impeccable, coincée entre le fjord et une haute paroi. C’est définitivement une destination populaire pour les cyclistes ; j’en croise autant en ce début de soirée pluvieux que par un beau samedi après-midi d’été sur la route du Fleuve entre Rimouski et Ste-Luce.

La soirée est ponctuée d’averses. Un couple installé à quelques dizaines de mètres de moi lit tranquillement sous leur abri. Tandis que le ciel laisse tomber à nouveau une averse de quelques minutes, l’homme me regarde en roulant les yeux, puis me lance : « Nous sommes en Norvège depuis une semaine et il n’a plu que deux fois : la première fois de vendredi à lundi et la deuxième de mardi à jeudi. » Je la ris longtemps. En fait, je la ris encore.

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La brise est vivifiante sur le traversier. Sans me presser, j’arrive tout juste pour embarquer sur le bateau avant son départ. Le passage est effectivement gratuit ; j’ai tout de même envoyé la main vers les caméras pour signifier mon approbation pour cette façon de faire. Au milieu de la traversée, je peux voir des ondées de tous les côtés. Il y a un autre cycliste est sur le bateau. Je comprends qu’il est Polonais. C’est à peu près là que s’arrête notre conversation, barrière linguistique oblige !

L’un de mes regrets du voyage, c’est de ne pas avoir pris les coordonnées du gars de Trondheim qui m’a recommandé de passer par la péninsule pour me rendre à la route côtière. J’aurais vraiment voulu le remercier. Le trajet suit une magnifique route, pratiquement déserte. Après une longue ascension, elle longe un petit lac, avant de descendre par paliers vers des terres cultivées, puis de suivre une profonde vallée agricole. Je croise plus de tracteurs que d’automobiles et tous, sans exception, me saluent de la main ou d’un large sourire.

Helgelandsbrua

Helgelandsbrua

Tandis que la route rejoint un bras de mer (qui s’appelle Verrasundet), j’ai tout de même le temps de savourer quelques kilomètres au sec en bordure de l’eau avant que la pluie fasse un retour en force, cette fois-ci, accompagnée de son ami, le vent. La route est marquée d’un virage prononcé avant la ville de Malm. Les rafales de vent de face me projettent des trombes d’eau en plein visage. « Faut-y aimer ça la misère », que je me dis, avant de pouffer de rire.

Outre les gaufres, l’un de mes péchés mignons en Norvège, ce sont les brioches à la crème anglaise vendues dans les épiceries Coop (il y avait aussi les énormes biscuits aux pépites des épiceries Rema 1000 et Kiwi.) Dans un détour, j’aperçois, entre deux rafales, une épicerie Coop et je me dis que j’ai besoin de forces. Je dois avoir une allure assez particulière, tout de Gore-Tex vêtu et dégoulinant généreusement, lorsque j’entre dans l’épicerie. Je repère rapidement le comptoir de brioches (je suis passé maître en la matière) et je me pointe à la caisse après un détour au réfrigérateur de boissons gazeuses. La caissière me regarde d’un air décontenancé, et je ne l’aide pas en essayant de lui parler en norvégien. Ce soir-là, elle est probablement rentrée chez elle convaincue d’avoir vu un extraterrestre.

Les choses ne s’améliorent pas après avoir emprunté la route 17 vers Namsos. Je décide même de faire une pause à un arrêt d’autobus quelques kilomètres au nord du village de Namdalseid, après avoir vu un véhicule en sens inverse faire de l’aquaplanage. Une quinzaine de minutes plus tard, la pluie perd de l’intensité et je repars dans un décor de montagnes drapées de nuages bas et de lacs dont la surface est couronnée d’une brume légère.

À l’exception d’un groupe d’irréductibles coureuses sur le pont à l’entrée de la ville, le seul habitant de Namsos que je verrai est le propriétaire du camping situé à la sortie de la ville. Il me permet de m’installer à l’extérieur de la zone réservée habituellement aux tentes en raison des importantes accumulations d’eau. Il me dit également que, bonne nouvelle, la pluie devrait cesser demain.

Plus tard, en soirée, je vais vers la cuisine pour me préparer mon souper. Un homme y fait des crêpes pour son groupe de quatre. Je devine qu’il s’agit de deux couples. Je lui demande si je peux utiliser l’un des ronds libres sur le poêle. Mon geste a plus de succès que mes paroles. Il me dit, dans un anglais approximatif, que c’est difficile de parler avec les gens que l’on rencontre, en raison de la langue. Il est Suédois. Nous essayons quand même d’entretenir avec passablement de succès une conversation à laquelle s’ajouteront peu à peu les autres membres de son groupe. Le tout se déroule au gré de leur anglais approximatif, de mon allemand ultrarouillé et de mon norvégien qui me donne du fil à retordre. Nous discutons de la température (un incontournable) et de nos voyages respectifs, rigolant lorsque nous avons de la difficulté à nous comprendre. Ils m’offrent une crêpe, avec confiture de bleuet maison et crème fouettée. C’est simplement pour ne pas les froisser que j’accepte.

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Sur la route côtière

Sur la route côtière

Le matin venu, j’entends des gouttes de pluie tomber sur ma tente. Pour l’une des premières fois du voyage, je sors mon téléphone pour y regarder moi-même les prévisions météo. Selon le service météo norvégien, il devrait pleuvoir jusqu’à 10 h, puis le temps devrait rester nuageux, mais sans pluie. Le temps de déjeuner, de refaire mes bagages et de nettoyer la chaîne et la cassette de mon vélo, la pluie cesse. Et voilà, j’ai vaincu le mauvais temps.

Je pars donc me disant que c’est aujourd’hui ma première journée sans pluie. Les paysages ressemblent beaucoup à ceux de la route Sea-To-Sky entre Vancouver et Whistler, juxtaposant bras de mer, montagnes, forêts de conifères et lacs, le tout évidemment enveloppé de nuages. Je grimpe une côte assez prononcée et, rendu au sommet, j’aperçois à l’horizon de gros nuages de pluie. Moins de 15 minutes plus tard, la douche reprend, pour durer jusqu’en fin d’après-midi. Ça en devient risible. Un panneau indique la présence, de l’autre côté du lac, du plus haut sommet du Nord-Trondelag, la région où je me trouve. Je ne le verrai jamais. Un épais nuage l’emballe totalement.

La route pose cependant un beau défi. Les ascensions longues, sans casser les jambes, mènent à de courts plateaux, puis à des descentes sinueuses. L’accotement large et le faible volume de trafic rendent le tout sécuritaire. Malgré le temps, je fais plusieurs arrêts aux multiples haltes et points de vue, où, à défaut de pouvoir apprécier les sommets, j’observe en détail les nombreux lacs et plans d’eau. À ma sortie d’un tunnel, la pluie a cessé. Elle ne reprendra plus de la journée. Je parcours les quelques kilomètres avant le traversier de Holm-Vennesund en admirant la lumière du soleil de fin d’après-midi reflète sur les parois de roc que dévoilent progressivement les nuages. Seul un orignal qui, en me voyant, remet à plus tard son projet de traverser la route vient troubler le concert que je me fais à moi-même en chantant à haute voix une sélection de mes plus grands succès.

Je manque le traversier de quelques minutes. Le prochain est dans une heure. Je m’en fous. Il ne pleut plus.

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Je fais sécher tout mon matériel au camping durant la soirée. Le camping est situé sur un étroit bras de terre entre deux îles, à quelques mètres à peine du terminal du traversier. Il est à peu près désert, en raison de la température des derniers jours et de la fin de la saison, selon la préposée. Je m’installe donc au sommet d’une petite butte sur laquelle les derniers rayons du soleil brillent encore. Sans avoir une vue directe sur le coucher de soleil, j’ai droit à mon premier ciel rosé. Le tout est de très bon augure.

Mais, au petit matin, comme la veille, une averse tombe sur ma tente. Je sors la tête pour voir les épais nuages vers l’ouest. Il n’est que 6 h, trop tôt de toute façon pour partir. La pluie a le temps de cesser d’ici mon départ. Eh bien, non. Encore une fois, j’exécute sous la pluie ma routine matinale consistant à déjeuner et plier bagage. En prenant la route, je remarque une démarcation entre les nuages gris et le ciel bleu à l’est, ainsi qu’à l’ouest. J’en souris, tout en remarquant les accumulations d’eau dans les fossés et les champs.

La pluie cesse enfin en cours d’avant-midi. La route longe maintenant le large. Les nuages se retirent peu à peu, dévoilant les sommets rocheux du continent. Je profite d’une pause de ravitaillement à Brønnøysund pour regarder les prévisions météo. Il semble que les cieux soient à court d’eau : on prévoit du beau temps pour les dix prochains jours. Je célèbre le tout en m’achetant une autre brioche à la crème anglaise.

Le soleil sort à mon arrivée au terminal du traversier de Horn. Ça change vraiment la donne. Les gens de la file d’attente sortent de leur véhicule pour discuter et prendre l’air. Les cyclistes se font plus nombreux également. D’ailleurs, un groupe arrive au compte-goutte. Ils sont de Brønnøysund et vont faire le tout de l’île de Vega. Pour ma part, je prends le traversier pour Anddalsvåg afin de poursuivre vers le nord sur la route côtière. Nous ne serons que trois véhicules et moi à y embarquer.

Je reste sur le pont durant toute la traversée. Chaque fois que je monte sur un traversier, j’essaie de repérer le point d’arrivée de l’autre côté. Je ne sais pas pourquoi, pur réflexe sans doute. Mais cette fois-ci, c’est plus ardu. Pour deux raisons. La première, nous devons contourner une pointe rocheuse au départ et une autre à l’arrivée de l’autre côté. Les deux terminaux sont ainsi très bien protégés des vents. L’autre raison, c’est qu’il n’y a strictement rien à Anddalsvåg, outre le terminal. La route longe la mer, traversant un paysage rocheux. On dirait parfois que l’on a déroulé un tapis d’asphalte directement sur le roc. Les petites buttes descendantes me donnent cependant suffisamment d’élan pour remonter les buttes ascendantes. Pour la première fois, sans doute à cause de l’éclairage du soleil, je remarque la clarté de l’eau de l’océan, laquelle est accentuée par le fond de sable blanc près de la côte. Il n’y a personne. Je commence à croiser quelques rares véhicules à l’approche de Forvik, où je prendrai mon deuxième traversier de la journée. Celui-ci, d’une durée de près d’une heure, se faufile entre un chapelet d’îles où l’on peut apercevoir dans le creux de certaines anses des maisons et des chalets. D’ailleurs, cette occupation du territoire le long de la côte norvégienne est impressionnante considérant le littoral en dent-de-scie, la difficulté d’accès à la côte par l’intérieur (les montagnes rocheuses donnent une impression d’impénétrabilité) et la population du pays qui est, somme toute, peu nombreuse.

Après les quelques maisons de Tjøtta, la route traverse des pâturages de moutons (et oui, il y a des ferists), puis une vaste zone marécageuse pigmentée d’îlots rocheux, et se dirige vers un énorme bloc de granit aux sommets dentelés. Ces sommets, ce sont les « Sept sœurs », une populaire destination de randonnée pédestre et d’escalade. Chacun des sommets frôle ou dépasse légèrement les 1000 mètres d’altitude. Une course s’y tient chaque année, où les participants doivent faire l’ascension, à partir du niveau de la mer, du premier sommet et atteindre ensuite chacun des suivants en suivant les crêtes. Le soir, la préposée du camping me dit qu’il faut compter de 15 à 16 heures pour faire le trajet au complet, en maintenant un bon pas. Le record de la course : autour de quatre heures. D’ailleurs, le camping de Sandnessjøen offre une vue imprenable sur le massif des Sept sœurs. Situé carrément sur le bord de la mer, il me permet de voir pour la première fois le soleil se coucher sur l’océan, une toile de fond magnifique à mon souper de tortellini bien mérité.

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Autoportrait d'un cycliste heureux

Autoportrait d’un cycliste heureux

Peu après Sandnessjøen, une longue descente taillée entre deux parois rocheuses, formant un canal où s’engouffre joyeusement le vent, mène au niveau de la mer et à un chef-d’œuvre d’architecture, le Helgelandsbrua. Il s’agit d’un long pont dont l’ascension marque un angle de 90 degrés. Son seul défaut : rendu de l’autre côté, le tablier demeure au même niveau et la route se poursuit au sommet d’une haute falaise. Qu’importe. Sous le ciel ensoleillé, la mer prend une belle teinte bleutée et le paysage se laisse apprécier.

Après 25 kilomètres de pur bonheur à rouler le long d’un bras de mer, d’un vaste lac et d’un pâturage de moutons (qui sont particulièrement volubiles), je grimpe un petit col avant de redescendre jusqu’au traversier de Nesna. J’y arrive tôt ; je dois attendre près d’une heure avant de mettre le pied sur le bateau et de grimper les escaliers trois marches à la fois pour aller me chercher mes gaufres.

Et je ne le sais pas encore, mais j’en aurai grand besoin… Vu du pont du bateau, le village de Nesna a l’air d’un village-jouet, où le paysage de coquettes petites maisons est dominé par le clocher de la petite église. Selon la carte, le prochain village est à environ 80 kilomètres. Je fais donc le plein de quelques barres pour mes fringales de la journée avant de reprendre la route, dans un décor bucolique encore une fois. La route se met à monter légèrement. Puis je passe une barrière (ouverte) accompagnée d’un feu clignotant et d’un panneau disant de faire preuve de prudence si le feu clignote. Je devine que je devrais gagner un peu d’altitude. La route est sinueuse et il est difficile de voir ce qui se cache derrière le prochain virage. J’essaie de porter attention au son des rares véhicules. Ceux qui me dépassent poursuivent leur route au son d’un moteur tournant à plein régime, aussi longtemps que je peux les entendre. Il y a de nombreuses pistes d’orignal le long de la route et je me divertis en essayant d’en apercevoir dans les bois. J’ai de la difficulté à évaluer le dénivelé, mais j’ai l’impression de monter durant une éternité. Comme les conifères laissent place à de petits bouleaux (autre signe d’un gain d’altitude notable), je vois un panneau annonçant une halte routière dans un kilomètre. Je suis complètement renversé par le paysage en y arrivant. La route longe le bord d’une haute paroi dominant un fjord profond. De l’autre côté, les montagnes sont totalement dénudées de végétation, de la mer jusqu’à leur sommet. Je devine la route de l’autre côté, longeant le bord de la mer. J’y serai plus tard.

Je prends plusieurs photos, et reste plusieurs minutes à la halte pour apprécier le fruit de mes efforts. Un couple d’Allemands est également à la halte. L’homme, trapu et grisonnant, aux joues rouges et arborant un sourire qui me semble permanent, vient me voir et entreprend de me parler en allemand. Je réponds tant bien que mal, et lui demande s’il parle anglais. Il me dit que non, mais que sa femme le parle un peu, et il continue de me parler en allemand, sans ralentir son débit. Je ne comprends pas grand-chose. Je l’ai à peine salué qu’il entreprend une autre conversation monologue avec des motocyclistes russes qui, de toute évidence, ne parlent pas plus allemand que moi.

Légèrement vallonnée, la route offre un paysage merveilleux qui incite à de nombreux arrêts, avant de plonger littéralement vers le niveau de la mer. Après une longue descente et un tunnel d’une longueur de trois kilomètres, j’aboutis sur la route de l’autre côté du fjord, en bordure de l’eau. Je m’y arrête à plusieurs reprises pour apprécier le paysage, mais surtout la longue ascension que j’ai faite un peu plus tôt après Nesna. J’ai littéralement l’impression de rouler sur un fond d’écran du National Geographic, et je profite de chaque moment. Je suis encore une fois surpris par la tranquillité de la route. La circulation est à peu près nulle entre les rares villages, sur une route longeant tantôt un lac, tantôt un bras de mer entouré de hauts sommets. Les longues ascensions mènent à des cols ouvrant chaque fois sur un paysage sauvage dont la grandeur appelle à l’humilité. Mon objectif pour la journée est de me rendre au Polar Camp, un terrain de camping situé sur une pente se terminant dans le Melfjorden, à trois kilomètres du traversier de Kilboghamn. Dès mon arrivée, le soleil est bas et projette une teinte rosée sur les montagnes dénudées de végétation de l’autre côté du fjord. Des ondées traversent le fjord, créant de courts arcs-en-ciel, ce qui ajoute à l’éventail de couleurs de ce magnifique spectacle. Le cadre parfait pour déguster mon souper bien mérité. Demain, je traverserai le cercle polaire arctique.

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Aujourd’hui, c’est dimanche. Tout est fermé en Norvège le dimanche. Et puisque le traversier à 10 h 30 seulement, je n’ai aucune raison de me presser. Le soleil brille de tous ses feux ; c’est le moment parfait d’enfin bien faire sécher ma tente et mon matériel, et de profiter des rayons étonnamment chauds, bien calé dans mon siège Therm-A-Rest. Il s’agit d’une housse dans laquelle on glisse son matelas de sol pour se constituer le siège le plus confortable qui soit. C’est définitivement un article essentiel pour le cyclotourisme. Je prends le rythme dominical norvégien, à tel point que j’arrive un peu serré au terminal. Je décide de me soumettre à une expérience scientifique : je veux vérifier si le corps humain peut digérer durant une traversée d’une heure un déjeuner de trois gaufres garnies de fromage brun, de confiture et de crème fouettée, avalées en cinq minutes. C’est seulement pour le bien de la science que je le fais.

Paysage près de Vasdalssvik

Paysage près de Vasdalssvik

Le bateau quitte à peine le quai lorsque je sors sur le pont. Même si l’air du large est frais, il fait bon lorsque l’on peut se protéger du vent. Il n’y a que moi et quatre touristes italiens sur le pont. Après une quinzaine de minutes, nous apercevons le reflet du monument installé sur une petite pointe, marquant le cercle polaire. Celui-ci n’aurait pu être placé à un endroit plus photogénique. Devant l’eau bleutée du fjord, une haute paroi stratifiée en arrière-plan. Lorsque nous arrivons à sa hauteur, en regardant vers l’est, nous apercevons un long glacier plat trônant sur la vaste étendue rocheuse. Nous le bombardons de photos.

Arrivé à terre, j’enlève mes genouillères d’appoint. Pour la première fois du voyage, je roule en court, ce que je n’aurais jamais cru faire à cette latitude. Je me rends compte que c’est une excellente décision de passer au court en voyant dans le détour un panneau annonçant une ascension de 11 %. Encore une fois, dans ce décor dont je ne me lasserai jamais, je fais de nombreux arrêts pour apprécier chaque moment. Je n’ai que 28 kilomètres à faire avant le prochain traversier et je n’ai aucune idée de l’horaire. Je m’en fous totalement. C’est vraiment une journée parfaite. Je traverse un autre long tunnel. La route y est d’abord plane, avant de descendre légèrement, mais assez pour prendre une bonne vitesse. Règle générale, dans un tunnel, le taux d’humidité oscille entre 150 et 200 %. J’ai froid aux mains et je me promets d’arrêter dès la sortie pour les réchauffer un peu. Or, à la sortie, il y a deux cyclistes venant dans l’autre direction. L’un d’eux fait sonner sa clochette. J’arrête à côté d’eux, ce qui semble les surprendre.

« I was only saying a little coucou, me lance-t-il, trahissant ce fort accent inimitable qu’ont les Français lorsqu’ils parlent en anglais.
— Vous êtes Français ?
— Oui, comment avez-vous deviné ?, me répond-il d’un air étonné.
— Simple question d’accent ! Vous ferez attention en montant, la chaussée est humide et glissante.
— Bah, on a déjà fait plusieurs tunnels. »

Il s’agit d’un couple de Parisiens. Partis de Tromsø, ils ont fait les Lofoten et descendent jusqu’à Trondheim. Comme nous suivons un itinéraire semblable dans des directions opposées, nous échangeons quelques conseils à propos de la route et des terrains de camping. Ils sourcillent lorsque je leur dis que je suis passé par Geiranger et la route de Trollstigen.

« Ah non, c’est impossible !, rétorque le gars. Les routes pour se rendre à Geiranger dans les deux directions sont trop pentues pour les vélos.
— Eh bien, moi je l’ai fait.
— Non non c’est impossible, j’ai lu plusieurs blogues où on disait que c’était impossible.
— Ce doit être possible : je l’ai fait.
— Non non. C’est impossible. »

Piqué au vif, je lui réponds, mais dans une formulation plus directe, l’équivalent de : « Ô toi mon brave, daignes-tu porter attention à mes propos et ne point mettre en doute leur véracité. » Il s’en suit un court silence, et la fille conclut sagement : « Je crois qu’il l’a vraiment fait. On pourrait le faire aussi alors !
— Ah non, nos vélos ne sont pas assez profilés. »

Je soupçonne qu’il n’a tout simplement pas le goût. Nous nous saluons et reprenons la route chacun de notre côté. Je retrouve rapidement la voie du bonheur.

Finalement, j’aurais vraiment dû vérifier l’horaire de mon deuxième traversier de la journée. J’arrive plus d’une heure avant le départ. Qu’importe, installé au soleil avec un bouquin, je ne suis pas à plaindre ! Le bateau est à quai. Le capitaine et un mécanicien en sortent pour profiter du soleil également. Le préposé aux billets se pointe un peu plus tard. J’entreprends une longue discussion avec lui. Il est passionné de son pays et me parle de chaque recoin. « Tu dois aller là, et là, et là aussi! », dit-il en gesticulant au point d’échapper deux fois la cigarette qu’il roule tout en jasant.

Je lui dis que je veux aller sur les îles de Langøya, d’Andøya et de Senja, au nord des Lofoten.

« Ah!!! Langøya!!! Ne manque pas d’aller à Nyksund à la pointe nord de l’île, me conseille-t-il, les yeux écarquillés, en levant soudainement le bras dans les airs pour marquer la pointe nord sur la carte imaginaire qu’il semble avoir devant lui.
— Et qu’est-ce qu’il y a de spécial là ? »

Il prend tout d’un coup un air grave. Il se tourne et regarde vers le vide, les sourcils froncés, en faisant rebondir sa cigarette à la verticale sur la table, comme s’il cherchait le mot juste.
« Rien. Il n’y a rien, finit-il par me dire, avant un long silence. Mais tu ne verras jamais quoi que ce soit d’aussi beau ! »

Puis il se consacre à sa cigarette, qu’il allume après l’avoir enfin roulée, et me regarde en esquissant un sourire en coin, tout à fait conscient qu’il a piqué ma curiosité. Il se lève. « Je te souhaite un bon voyage, c’était un plaisir de te parler ! » C’est le genre de conversation qui n’a pas de prix.

Réflexion parfaite

Réflexion parfaite

Je prends le temps cette fois-ci de regarder l’horaire du troisième traversier que je prendrai aujourd’hui. Il y en a deux, en fin d’après-midi, selon la vitesse à laquelle je parcourrai les 30 kilomètres entre Forøy et Vasdalssvik. Je dois quitter la route 17 puisqu’il y a un tunnel de 6 kilomètres interdit aux cyclistes. Je ne m’en plains pas : je profite encore une fois d’une route spectaculaire donnant sur un profond fjord, dont la côte est parsemée de jolies petites maisons.

Je fais une autre rencontre intéressante, le soir, au camping, à Reipå. Le camping est une grande aire ouverte, très verdoyante et parsemée de quelques petits arbres. Je m’installe de façon à profiter du coucher de soleil, tout en calculant ma position pour être à l’ombrage d’un petit bouleau au lever du soleil. Je commence à peine à préparer mon souper qu’arrive à une centaine de mètres un véhicule récréatif typiquement européen, immatriculé en Allemagne. Un colosse barbu en descend et vient vers moi d’un pas décidé et se présente, suivi de son épouse. Des gens d’une gentillesse comme ça ne se peut pas. Leur fils a déjà fait un stage à Fredericton et leur fille en fait un à l’université Laval. Ils sont même déjà passés par Rimouski. Ils ont visité des amis à Alta, dans le nord de la Norvège et sont sur le chemin du retour. Je passe la soirée à discuter avec eux de questions très variées ; de la situation du français au Québec à la présence d’orignaux sur les routes de la Norvège, en passant par les politiques sociales de l’Allemagne, la randonnée en montagne et les crêpes au fromage brun vendues sur les traversiers (c’est devenu mon obsession). Il éclate d’un gros rire sonore quand je lui dis que j’espère voir quelques rennes en traversant la région du Finnmark. « Je serais très surpris si tu n’en voyais pas !!!! »

Le lendemain matin, je me fais réveiller aux petites heures par une averse soudaine. La pluie sera chose du passé à mon départ. Je salue chaleureusement le couple d’Allemands. « Have a safe trip, Pass-K-âl! », en insistant sur le son K de mon nom, comme il l’a fait tout au long de notre conversation de la veille. Plus tard, dans les longues ascensions du Finnmark, je m’encouragerai en me lançant à moi-même : « Lâche pas, mon Pass-K-âl ! », en imitant son intonation. Il me demande s’il peut me prendre en photo. Aucun problème. Je me lève sur mes pédales et leur envoie la main pendant qu’il me prend en photo. Je ne tiens pas absolument à voir la photo qu’il a prise. Mais j’aurais vraiment aimé avoir pris une photo d’eux qui me saluaient en me souhaitant bon voyage.

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Une légère brume émane de la chaussée humide. J’ai une magnifique vue vers les îles au large, chacune couronnée d’une auréole de nuage, avant que la route ne quitte le rivage. Le haut fait de la journée est la traverse du pont passant au-dessus du maelstrom de Saltstraumen. Il s’agirait du courant le plus fort au monde provoqué par les mouvements des marées dans le passage étroit. Par le plus pur hasard, je traverse le pont durant un moment fort du phénomène. D’impressionnants tourbillons se forment à la surface de l’eau qui ressemble à un rapide complètement à l’horizontale. Ayant pris la piste cyclable protégée par un haut garde-fou, je peux m’arrêter sans me soucier du trafic automobile.

Je repars en direction de Bodø (qui se prononce Bou-deu), mon objectif pour la soirée. J’y prendrai un traversier le lendemain en fin d’après-midi en direction des îles Lofoten. La dernière portion de route menant à Bodø (et qui relie la ville à la route E6 qui, à cette hauteur, parcourt le pays du nord au sud à l’intérieur des terres) a été refaite récemment. L’ancienne route sert sur une quinzaine de kilomètres de piste cyclable parallèle à la nouvelle autoroute. Le tout me mène directement au terrain de camping de Bodø, où j’ai droit à un autre spectacle. En me voyant arriver, le préposé à l’accueil (qui, je l’apprendrai plus tard, est le propriétaire du camping) me reçoit en marmonnant un mélange de norvégien, d’allemand et d’anglais. C’est un flot incessant de paroles confuses. Il finit enfin par me demander d’où je viens, en échappant sa cigarette tout en redressant son béret qui, de toute évidence, a vu des jours meilleurs.

« Je suis Canadien.
— Ah, le Canada !, fait-il en regardant brièvement vers le ciel avant de lancer : Montréal ! » Il lève alors les bras et se met à tourner sur lui-même pour finalement arrêter et dire : « Montréal est par là et Moscou c’est dans l’autre direction. »

Je me demande vraiment où je suis tombé. « C’est combien pour camper ? » Il se met à pitonner nerveusement sur sa calculatrice en parlant à toute vitesse.

« Considérant l’inflation, mais aussi le fait que c’est la saison morte et qu’il neigera bientôt à Montréal et que la morue est en spécial au marché et que les Allemands ont bombardé Bodø durant la guerre, je pourrais te faire ça 100 couronnes (environ 17 $) », conclut-il en joignant les mains comme quelqu’un qui attend la réponse de son interlocuteur à une offre qu’on ne saurait refuser. J’éclate de rire, ne sachant trop s’il est saoul, gelé, dérangé ou s’il niaise tout simplement (ce qui, par contre, me surprendrait beaucoup : il jouerait vraiment trop bien son rôle).

Puis il me donne les indications vers le site pour tentes : « Considérant que Montréal est par là, Oslo par là et Moscou vers là-bas, suit la direction de Moscou, mais au lieu de tourner vers le bloc sanitaire, continue vers la roulotte blanche et tu verras cinq petits chalets disposés comme les maisons d’un jeu de Monopoly quand tu as acheté toute la rue et que tu finis par vaincre tes adversaires, mais ne passe pas entre les deux premières cabanes, car il y a une corde à linge et tu risquerais de t’y coincer et ça, mon ami, c’est la mort assurée », m’explique-t-il, en concluant le tout d’un air penaud. Je suis littéralement crampé. En gros, j’ai environ 50 mètres à marcher.

Plus tard, dans la soirée, un autre campeur vient me parler. Après l’échange habituel sur nos origines et notre voyage respectif, il me dit : « C’est tout un numéro le gars à l’entrée, hein ? » Nous partageons notre expérience, avant de conclure que la vie serait bien terne sans de tels personnages.

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Camping à Å

Camping à Å

Il est environ midi. Mon lavage est fait (enfin). Je prends la direction du centre-ville de Bodø, pour visiter un peu et faire quelques courses. En sortant du marché, je vois un gars intéressé par mon vélo. Nous entamons une petite conversation. Il a comme projet de partir en voyage en vélo et aimerait me demander conseil. Il a une course à faire, mais m’invite à aller dîner avec lui. Aucun problème, j’ai ma journée : le traversier est seulement à 16 h 30. Nous nous donnons donc rendez-vous dans une demi-heure.

Le gars est hyper intéressant. Cartographe de formation, il a fait quelques escapades en vélo de 2 ou 3 jours, mais il voudrait parcourir le nord de la Norvège et de la Finlande. Son périple est tout tracé. Il me sort ses cartes et m’explique son itinéraire en détail, en me posant de nombreuses questions sur la préparation, la logistique et la planification d’un voyage. C’est vraiment gratifiant. Notre conversation déborde sur la vie en Norvège et sur la relation entre les automobilistes et les cyclistes. Il s’étonne que je sois absolument surpris par la courtoisie des automobilistes et surtout des camionneurs envers les cyclistes. Je creuse le filon.

« Quand tu roules en ville, ça doit t’arriver de rouler sur la défensive et de t’imposer pour faire ta place, non ?
— Pourquoi je le ferais ?, me répond-il d’un air surpris. J’ai le droit d’être sur la chaussée autant que l’automobiliste ! »

C’est si simple, dans le fond. Pourquoi ce concept si simple n’est-il pas compris de la même façon chez nous ?

Je passe ma commande dans mon norvégien rudimentaire. La serveuse semble avoir compris. Le gars me regarde, d’un air amusé.

« Pourquoi as-tu commandé en norvégien ?
— Je suis en visite chez vous ; c’est la moindre des choses d’apprendre quelques mots de votre langue ! Quand on est à Rome, on fait comme les Romains !
— Mais la plupart des gens ici parlent anglais…
— Et c’est tant mieux parce que comme tu as vu, je ne peux pas aller très loin dans une conversation avec mon niveau de norvégien ! »

Il sourit. Nous poursuivons notre conversation. Il m’accompagne jusqu’au terminal situé tout près. Au moment de nous laisser, il me remercie chaleureusement de mon aide et de mes conseils et m’incite à poursuivre mes efforts pour parler en norvégien. « Peu de gens le font, ça nous surprend toujours, mais ça nous fait extrêmement plaisir. » Il me sert une poignée de main bien sentie. J’ai l’impression de lui avoir apporté beaucoup, sans trop savoir quoi au juste. Il ne le sait peut-être pas, mais il a fait de même pour moi.

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Les Lofoten forment un archipel qui avance dans l’océan, environ aux deux tiers nord de la Norvège. Les îles sont si serrées qu’il est parfois difficile de savoir si le pont que l’on traverse enjambe un bras de mer ou un passage. Elles offrent à chaque détour des paysages spectaculaires. Dans la partie sud, les montagnes aux sommets pointus et aux parois abruptes avancent dans la mer. Du côté ouest, qui donne sur l’océan, les parois rocheuses alternent avec des plages de sable blanc. Il s’en dégage littéralement une impression de bout du monde, où le temps devient une notion bien secondaire.

Paysage des Lofoten

Paysage des Lofoten

Après une traversée d’un peu plus de trois heures depuis Bodø, le traversier accoste à Moskenes, qui est à 5 kilomètres du village de Å, un pittoresque village de pêcheurs, aujourd’hui plus touristique qu’autre chose, qui marque la fin de la route. Je m’y rends, afin d’y camper. Au bout de la route, il y un tunnel et, de l’autre côté, se trouve un vaste stationnement pour les visiteurs. Des trottoirs pentus descendent au village en tant que tel. Au bout du stationnement, une piste asphaltée longue d’environ 200 mètres mène à un décor fabuleux, de petites buttes gazonnées, chacune de la dimension parfaite pour une tente. Le camping sauvage (et gratuit) y est non seulement toléré, mais encouragé. Je me trouve un endroit plat, juste au-dessus d’un haut rocher ayant une vue imprenable sur la mer et les hautes parois du bout de l’île. Il doit y avoir environ une dizaine de tentes dispersées un peu partout et tous respectent l’intimité de chacun. C’est le cadre parfait pour écrire les cartes postales destinées à mes amis collectionneurs, où je ne manque pas d’écrire ma blague du jour, puisque je suis à Å : « Si un jour vous voulez explorer le monde de A à Z, c’est ici qu’il faut commencer. » Cependant, Å est en fait la dernière lettre de l’alphabet norvégien, et le village est nommé ainsi parce qu’il est situé au bout de la chaîne d’îles.

Un épais brouillard enveloppe les îles durant la nuit. Le matin venu, une brume en altitude dissimule le haut des sommets. Un fort vent souffle du nord et le temps s’est nettement refroidi par rapport à la veille. Je profite d’une matinée tranquille à contempler la mer et à visiter le village avant de prendre la route.

Après les villages touristiques de Å, Moskenes et Reine, la circulation s’estompe, tandis que la route zigzague entre lacs, bras de mer et montagnes. La végétation se limite à une toundra jonchée de rochers ayant déboulé il y Dieu sait combien d’années. Après avoir traversé sur l’île de Flakstadøya, la route passe du côté ouest, donnant sur l’océan. Le vent est soutenu. Je maintiens mon plan : camper à Skagen, juste après le village de Ramberg, dans un camping donnant sur la plus belle plage des Lofoten.

L’endroit est pratiquement désert. La propriétaire du camping est sur place. Surprise de voir un Canadien arriver en vélo, elle me demande ce que je pense de la Norvège en général et des Lofoten en particulier.

« C’est magnifique, les paysages sont vraiment exceptionnels, et c’est beaucoup plus tranquille que ce à quoi je m’attendais ! Votre camping est vraiment bien situé, en passant.
— En fait, nous le mettons en vente. Mon mari a des problèmes de santé et nous ne pouvons plus nous en occuper comme nous le voudrions. Si tu veux déménager ici, voilà ta chance ! », me dit-elle, mi-sérieuse, en me tendant l’annonce de la vente du camping.

J’éclate de rire. Ce serait toute une aventure, mais je passe mon tour.

Le vent ne lâche pas. Il fait à peine 10 degrés. Mais je suis tout de même résolu à explorer la plage. La brume se dissipera peut-être en fin d’après-midi. C’est du moins ce que disent les prévisions météo. Je passe donc le reste de l’après-midi et une bonne partie de la soirée à déambuler sur la vaste plage de sable blanc et à lire, confortablement installé à l’abri du vent. Une vraie journée de vacances ! Quelques campeurs s’ajoutent en soirée, mais l’endroit demeure très tranquille.

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Plage de Flakstadøya

Plage de Flakstadøya

Je me réveille en sursaut vers 4 h 30. J’avais remarqué plusieurs canards dans les environs la veille. L’un d’eux se coince dans les cordes d’ancrage de ma tente et se met, par réflexe sans doute, à battre des ailes pour se déprendre. Évidemment, le battement de ses ailes sur la toile tendue de mon double-toit a le même effet que des coups soutenus de baguettes sur un tambour. Je décide de sortir pour l’aider, mais le temps que je sorte, il s’est dépêtré. Ça me permet de voir que le ciel est complètement dégagé et qu’il y a une petite gelée au sol. C’est donc avec bonheur que je retrouve la douce chaleur de mon sac de couchage pour quelques heures de plus.

À mon réveil, les choses n’ont pas changé. Il fait un soleil radieux et j’en profite pour m’installer sur un gros rocher plat pour prendre mon déjeuner. Le vent est pratiquement tombé également. J’ai tout le loisir pour apprécier les Lofoten dans toute leur splendeur. Encore une fois, je m’arrête très souvent pour prendre des photos ou simplement contempler les points de vue.

La route est sinueuse et vallonnée. En amorçant l’une des innombrables descentes, je vois tout d’un coup quelqu’un en bordure de la route qui me fait de grands signes. Il a un livre à la main. Même si je descends à bonne vitesse, je freine brusquement. Sans doute a-t-il besoin d’aide. Il vient vers moi au pas de course. Il a un manteau ouvert qui laisse voir une petite cravate et une chemise blanche impeccable. Il n’y a aucune habitation en vue. Il est littéralement au milieu de nulle part. Il m’aborde en anglais d’un ton très insistant, malgré un fort accent.

« Je suis témoin de Jéhovah et je veux te dire que Dieu est là pour te sauver !
— Peut-être, mais ce matin, je m’en contre-câl***e. »

C’était peut-être brusque, mais c’était mon avis. Je repars promptement, tandis qu’il continue à crier en courant derrière moi et en brandissant sa bible. Grâce à la forte pente, je prends rapidement ma vitesse et rejoint en un rien de temps le lac à l’eau bleutée tout en bas.

Environ une heure et demie plus tard, sur une belle ligne droite, je remarque une silhouette qui se dessine au loin. Quelqu’un marche sur la chaussée. Plus je m’en approche, plus je dois me rendre à l’évidence : mon témoin de Jéhovah m’a dépassé sans doute après avoir fait de l’auto-stop. Lorsqu’il m’entend arriver, il se retourne vers moi, puis se remet à lire sa bible en la tenant d’une main et en gesticulant de l’autre. Il en faut de toutes sortes en ce bas monde.

La route me ramène vers le côté ouest des îles. La végétation y est différente. Le bas des versants donnant vers la mer est couvert de bouleaux et conifères. Des petites maisons colorées parsèment le paysage. Absorbé par la nature sauvage, je suis surpris d’arriver dans un secteur plus peuplé. C’est la petite ville de Kabelvåg. Je fais une pause sur la place publique en plein soleil et j’en profite pour savourer un bon skyr, qui est une spécialité laitière islandaise semblable au yogourt, mais qui serait originaire de Norvège. Je m’amuse à observer les scènes de la vie quotidienne sur la place publique, des enfants qui jouent au ballon, des personnes âgées qui discutent sur un banc, tous profitant de cette magnifique journée.

Puis j’arrive à Svolvær, le chef-lieu des Lofoten. La ville est dominée par la Svolværgeita, une montagne de 600 mètres. Surmontée de deux pointes rappelant les cornes d’une chèvre (son nom signifie la « chèvre de Svolvær »), la montagne est une destination populaire pour les grimpeurs. Il fait tellement beau, que je préfère continuer à rouler sur la route à flanc de falaise plutôt que de m’arrêter en ville. De nombreux tunnels de moins d’une centaine de mètres chacun se succèdent. La sortie de chacun d’eux dévoile un point de vue différent sur les montagnes ou la mer. Je passe près d’un camping donnant sur un lac, dans lequel avance un autre beau rocher plat. Je m’y arrête, et j’y passe la soirée, à profiter du paysage et à discuter avec le sympathique propriétaire. Il a une grande carte du monde et me demande de mettre une aiguille sur ma ville d’origine. Je suis le premier Rimouskois à y arrêter. S’en suit une longue conversation sur les origines des visiteurs et sur la difficulté de la langue norvégienne. « Même pour nous ! », dit-il en riant.

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Paysage d’Andøya

Paysage d’Andøya

En montant à bord du traversier vers Melbu, sur l’île de Hadseløya, je me trouve à quitter les Lofoten pour l’archipel des Vesterålen, qui se termine à la pointe nord de l’île d’Andøya. Nous sommes maintenant le 29 août. Le traversier reliant l’île d’Andøya à l’île de Senja, et celui reliant l’île de Senja au continent, un peu au nord de Tromsø, sont en service l’été seulement, jusqu’au 31 août. Par la suite, il faut faire un détour de plus de 300 kilomètres pour se rendre à Tromsø.

Une fois arrivé à Sortland, je décide de faire le crochet vers Nyksund, comme me l’avait recommandé l’employé du traversier quelques jours plus tôt. Le vent est très fort. Et je l’ai de plein front. La route principale est étonnamment achalandée. C’est donc un soulagement de prendre une route secondaire. Mais le soulagement est de courte durée. Une longue côte m’accueille. Elle mène à un col qui canalise le vent, multipliant sa force. Le paysage au sommet est superbe. Je vois la route tout en bas, se faufilant au gré de la géographie du terrain. C’est un trajet exigeant et je remets le bien-fondé de mon projet en question. Considérant les contraintes posées par l’horaire des traversiers, je devrais idéalement revenir à Sortland en soirée pour pouvoir me rendre à Andenes, à la pointe nord de l’île d’Andøya, le lendemain. Me rendre à Nyksund et revenir à Sortland signifierait une journée de près de 200 kilomètres. J’aboutis tant bien que mal à Myre, un petit village portuaire situé à un peu plus de 20 kilomètres de Nyksund. Je n’ai plus d’eau. Je remplis mes bidons et casse la croûte. Je dois me rendre à l’évidence : ou je me rends à Nyksund aujourd’hui, ou je mets un trait sur Andøya et Senja, en raison de l’horaire des traversiers.

En reprenant la route pour Sortland, j’ai une pensée pour l’employé du traversier. Non, je n’aurai pas vu Nyksund, mais, sur le chemin du retour, les reflets rosés du soleil couchant sur les montagnes à l’horizon me donnent en guise de consolation un spectacle d’une majestueuse beauté.

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Après mon petit déjeuner à Sortland, je croise un couple de cyclistes allemands qui ont passé la nuit eux aussi au camping de la ville. Je les avais vus à Å, sans toutefois leur parler. Ils se rendent à Tromsø et, comme moi, espèrent pouvoir s’y rendre en prenant les deux traversiers qui le lendemain cessent leurs activités pour la saison.

Je pars avant eux. La journée commence par la traversée d’un pont pentu et très étroit. Il enjambe un bras de mer où circule une grande proportion du trafic maritime le long de la côte norvégienne, d’où sa hauteur. Le pont est orienté est-ouest, et un fort vent du nord souffle en rafale, ce qui accroît le degré de difficulté. Je roule en plein centre de la voie durant l’ascension, et aussi durant la descente. Heureusement que c’est samedi matin. L’air est très vivifiant, surtout que j’ai, comme hier, le vent du nord en plein visage. La lumière accentue les contours des montagnes sur le fond du ciel parfaitement bleu.

Durant la matinée, je vois sur le bras de mer un navire de l’express côtier Hurtigruten. Il s’agit d’un service de liaison maritime quotidien assurant le transport de passagers et de marchandises desservant une série de 34 ports le long de la côte norvégienne entre Bergen et Kirkenes. Le trajet aller-retour prend douze jours. En raison du développement du réseau routier et de la construction de nombreux ponts et tunnels depuis une trentaine d’années, l’importance du transport de marchandises a beaucoup diminué, au profit du transport de passagers. Le trajet complet est annoncé comme étant la plus belle croisière au monde. C’est le moyen de transport que je prendrai pour revenir du cap nord jusqu’à Bergen.

Juste avant Risøyhamn, la route retraverse le bras de mer sur un autre pont tout aussi pentu, mais cette fois, plus large. Celui-ci me mène sur l’île d’Andøya. Deux routes se rendent jusqu’à Andenes, la ville située au nord de l’île. La route principale longe la côte est de l’île, tandis que le long de la côte ouest se trouve une route touristique nationale reconnue comme l’une des plus belles de la Norvège. Je choisis bien sûr cette dernière option.

Andenes, vue de la mer

Andenes, vue de la mer

Après avoir traversé l’île d’est en ouest, la petite route longe la mer de Norvège, le grand large, de l’eau à perte de vue. Sur la terre ferme, les plaines, lagons, plages et montagnes pointues et hautes falaises se succèdent. Il n’y a littéralement personne sur cette route. On me demande parfois si je ressens de la solitude durant mes voyages de cyclotourisme en solitaire. Bien sûr que oui. Ce n’est cependant pas une solitude triste et malsaine comme ce qu’a pu éprouver Répète après que Pète ne soit tombé à l’eau ; c’est plutôt une sensation de calme et de paix intérieure absolue. Il n’y a que le son des vagues et du vent dans mes oreilles. J’arrête très souvent pour prendre des photos et apprécier pleinement la beauté des lieux. Au détour d’une falaise, après un segment où la route semblait littéralement collée à la paroi rocheuse, le paysage ouvre sur une vaste plaine, exposée au vent. Droit devant, au loin, la crête dentelée d’un groupe de montagnes s’avance vers la mer et, juste après le village de Stave, qui d’ailleurs est totalement désert, la route se s’y fraie un chemin. Au col, quelques véhicules sont stationnés. De nombreux sentiers parcourent le secteur jusqu’aux sommets pointus. Je vois quelques randonneurs se démarquant parmi les rochers et la végétation d’herbages et de maigres bouleaux.

La route rejoint la côte dans le coquet village de Bleik. Bleik signifie « blanc » en norvégien. Le village doit son nom à la vaste plage de sable blanc, la plus vaste de Norvège, à cet endroit. Si ce n’était pas de la fraîcheur du fond de l’air, on se croirait vraiment sur une plage des mers du Sud.

J’arrive à Andenes en fin d’après-midi, faisant d’abord un crochet jusqu’au terminal du traversier pour confirmer l’horaire du traversier du lendemain. J’ai le choix entre 8 h 45 et 17 h. Même si j’ai le temps de prendre celui de 17 h qui part dans une quinzaine de minutes, je préfère attendre au lendemain, et passer la soirée au camping donnant directement sur la mer. Ce sera donc un départ matinal demain pour Senja. Je croise d’ailleurs les cyclistes allemands de ce matin.

« Nous avons pris l’autocar finalement, m’annonce l’homme sur un ton un peu gêné. Et nous prenons le traversier ce soir. Nous te recroiserons sans doute à Tromsø ! »

Le camping se trouve sur une vaste étendue gazonnée, surplombant, vous l’aurez deviné, une plage de sable blanc. Le relief sous-marin devant Andenes est marqué d’un haut tombant, ou mur sous-marin. Le secteur est donc très fréquenté par les baleines. Je termine donc cette mémorable journée, en observant à l’œil nu les nombreuses baleines qui remontent à la surface, sautent et replongent, tout en savourant mon souper, confortablement assis sur les rochers.

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Pour la première fois de mes vacances, je me réveille au son de l’alarme de ma montre. Il est 6 h 30. Le sol, ma tente, mon vélo, tout est imbibé d’une généreuse rosée. L’air est particulièrement froid. Le côté des toitures opposé au soleil est recouvert d’une mince couche de givre. Les vents sont totalement nuls, la mer, elle, est d’huile. La matinée parfaite pour une balade en traversier d’un peu plus d’une heure et demie ! Ma seule déception de l’avant-midi est que la cafétéria du navire est fermée. Pas de gaufres aujourd’hui, donc. Je pigerai donc dans mes provisions à Gryllefjord, le village où le navire accoste sur l’île de Senja.

Pause sur l'île de Senja

Pause sur l’île de Senja

Sur l’île, j’emprunte encore une fois une route touristique nationale. Le relief est passablement différent de celui d’hier. Il n’y a aucun plat sur l’île. Le paysage se compose d’anses, de baies et de fjords profonds, entourés de hautes montagnes aux sommets rocheux. Les tunnels sont nombreux, mais ils ont cette particularité : un panneau invite les cyclistes à appuyer sur un bouton à l’entrée pour activer un feu clignotant signalant aux automobilistes la présence de cyclistes dans le tunnel. La route très sinueuse est aussi parsemée de plusieurs petites buttes, communément appelées des « casse-pattes ». C’est un véritable bonheur d’y rouler par une si belle journée.

Une forte pente de 13 % sur 4 kilomètres mène à un vaste cirque glaciaire où la route d’enfonce dans un long tunnel. Quelle surprise de voir à l’entrée le couple d’Allemands rencontrés à Sortland et Andenes. J’arrive à eux à bout de souffle. La paroi du cirque glaciaire donne directement vers le sud. Sans doute en raison de la réflexion du soleil sur les rochers (et aussi par l’effort que je viens de faire), il fait relativement chaud. Ils partent un peu avant moi. Je profite de l’endroit pour casser la croûte.

Dans le tunnel, la chaussée est en mauvais état et l’éclairage à peu près absent. Mon phare avant m’est donc d’une grande utilité. De l’autre côté, le tunnel ouvre en haut d’une falaise dominant une magnifique baie ponctuée de quelques maisons. Dans un virage en épingle, une halte a été aménagée. On y trouve une superbe plate-forme d’observation surplombant le vide et dont la forme ondulée symbolise le relief des montagnes et les vagues de la mer. Chacune des ondulations sert d’un banc parfait pour admirer le paysage de tous les côtés.

Je rattrape les Allemands et roule un peu avec eux avant de poursuivre seul. Après quelques tunnels, des cols pentus, de magnifiques fjords et de splendides petites plages, j’arrive à Botnhamn tout juste à temps pour le traversier de 15 h 15. Le dernier de la saison est plus de deux heures plus tard à 17 h 30. Nous sommes dimanche et c’est la dernière journée d’opération de la saison. Il y a donc affluence et les préposés du traversier usent de créativité pour faire monter à bord le plus grand nombre de véhicules possible. C’est un spectacle en soi.

Paysage de Kvaløya

Paysage de Kvaløya

J’avais mal calculé mes distances. En descendant du traversier, sur l’île de Kvaløya, je remarque à ma grande surprise un panneau annonçant qu’il reste 55 kilomètres d’ici Tromsø. Je croyais être plus près. Et quel 55 kilomètres ce sera, culminant par la montée d’un haut col. Le secteur semble très populaire pour la randonnée. Il y a de nombreux sentiers partant dans toutes les directions et je vois quelques véhicules stationnés le long de la route. Ce doit être magnifique ici l’hiver, pour faire du ski hors-piste… je me mets à rêver. Mais je suis vite ramené au moment présent par une longue descente qui exige une grande concentration et qui me ramène au niveau de la mer.

Ça fait un peu étrange d’arriver en ville. Comptant quelque 70 000 habitants, Tromsø n’est pas ce que l’on pourrait qualifier de métropole. Mais il y a nettement plus de circulation que ce à quoi j’étais habitué depuis Bodø. Et, je dois l’avouer, j’ai ma journée dans le corps. Le cœur de la ville est situé sur une île située en plein milieu d’un passage où il y a une grande circulation maritime. C’est d’ailleurs depuis longtemps le point de départ des expéditions dans les régions polaires.

Ceci dit, je dois traverser deux longs ponts ainsi que le centre-ville, pour arriver au camping, après une journée de près de 150 kilomètres, exténué, mais heureux. Très heureux.

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Je décide de prendre une journée de « congé », question de me reposer les jambes un peu et de visiter Tromsø. Le camping est situé sur la rive sud de Tromsø, à une distance de marche du centre-ville. Je commence ma journée en me rendant au téléphérique Fjellheisen, également situé à une distance de marche, qui mène au sommet du mont Storsteinen (420 mètres d’altitude). Cependant, en arrivant en haut, je constate que le téléphérique n’aboutit pas tout à fait au sommet. Aucun problème, un réseau de sentiers y mène et je passe une partie de la journée à m’y promener. La journée est splendide et les points de vue sont magnifiques. On repassera pour le repos !

L’après-midi est par contre plus tranquille. Je visite la ville et quelques musées, puis je retraite au camping pour procéder à quelques ajustements sur mon vélo. J’ai déjà hâte de reprendre la route même si l’on prévoit une détérioration des conditions météo pour les prochains jours.

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Il tombe des averses intenses durant la nuit, mais au moment de mon départ, elles ont cessé. Je pars sous un ciel menaçant, mais au sec, pour amorcer le dernier segment du voyage vers le cap Nord. Après un début sur une piste cyclable, je passe à une route secondaire parallèle à la principale autoroute menant à Tromsø, puis à l’accotement de l’autoroute durant quelques kilomètres. La pluie se remet à tomber de façon intense lorsque je quitte l’autoroute, pour emprunter la route 91. Celle-ci traverse la péninsule en suivant une profonde vallée, puis prend fin au terminal d’un traversier à destination de la péninsule de Lyngen, où se trouvent les Alpes de Lyngen, un important massif montagneux dont les plus hauts sommets culminent à près de 2000 mètres.

Vue de Tromsø depuis le mont Storsteinen

Vue de Tromsø depuis le mont Storsteinen

L’embarquement est commencé lorsque j’arrive au traversier. Dès qu’il me voit, le préposé à l’embarquement bloque le trafic et me fait signe de monter à bord, sans doute pour m’éviter de rester sous la pluie. Un geste que j’apprécie, même si je peux difficilement être plus détrempé que je ne le suis présentement.

Après la traversée d’une vingtaine de minutes, je laisse descendre tous les véhicules avant moi. Encore une fois, j’ai la route à moi seul. De l’autre côté du fjord, une chaîne de montagnes donne une impression d’impénétrabilité. Près des sommets, des cuves enneigées réveillent le skieur en moi. Vêtu de mon ensemble imperméable que je n’ai jamais porté si souvent que depuis mon arrivée en Norvège et chantant à haute voix les classiques de mon répertoire malgré la pluie, je dois projeter une image, disons, assez singulière. Je trouve mon égal à mon arrivée dans le village de Lyngen, d’où part un autre traversier mène de l’autre côté du fjord. J’apprends à mon arrivée au terminal que le prochain départ est dans un peu plus de 45 minutes. Je m’installe dans un petit abri, où je grignote quelques barres. Un homme vient me voir. D’origine asiatique, il porte une casquette trop petite pour lui, portant la mention « This Side Up » suivie d’une flèche pointant vers le haut. Il me demande de le prendre en photo. Je suppose qu’il veut avoir en arrière-plan le fjord et les montagnes de l’autre côté, mais il préfère avoir la file de véhicules et la petite cabane délabrée du bout du quai. Il parle un anglais très limité et je le fais répéter lorsqu’il me dit qu’il vient du Royaume-Uni. Je l’invite à s’asseoir sous l’abri d’ici à ce que le traversier arrive, mais il me répond qu’il reprend bientôt l’autobus pour Tromsø. Je lui demande d’où il est parti ce matin. Et il me dit : Tromsø. Je saisis mal pourquoi il a fait plus de 50 kilomètres en autobus pour venir passer quelques minutes à Lyngen, puis y retourner. Le paysage est magnifique, mais le village pourrait difficilement être une destination en soi, à mon avis. Au beau milieu de ma question à savoir le temps qu’il a fallu pour venir ici en autobus depuis Tromsø, il me lance : « OK, bye bye ! », en me saluant de la main avec un large sourire, avant de tourner les talons et de se diriger sans doute vers le terminus d’autobus, avec son petit manteau aux manches trop longues pour lui et la casquette de travers sur la tête. Je reste quelques instants interloqué par cette rencontre étrange !

Le traversier se pointe enfin. C’est le dernier que je prendrai durant mon voyage. Je célèbre le tout en dégustant deux gaufres à bord. Une fois à terre, à Olderdalen, je reprends la route E6, pour la première fois depuis Otta, il y a maintenant près de trois semaines. Elle a cependant l’allure d’une route secondaire et la circulation y est très légère. Je suis étonné de voir encore des petits lopins de terre cultivée. Je ne m’attendais pas à en voir à une latitude de près de 70 degrés. Je suis surpris également des petits villages que je croise, tant par leur dynamisme que par leur simple présence ici.

La pluie cesse en après-midi et je roule sous un ciel gris dans un paysage où pointent déjà les premières couleurs de l’automne.

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La géographie change progressivement. Après les pics de Lyngen, les montagnes deviennent plus arrondies. Entre deux fjords, la route grimpe jusqu’à de hauts plateaux de toundra, exposés aux vents et aux éléments. Kvaenangsfjellet est le point le plus élevé du plateau entre Oksfjordhamn et Badderen. C’est aussi le point d’arrivée de la troisième étape de l’Arctic Race of Norway, une course de vélo à quatre étapes qui s’est déroulée quelques semaines plus tôt. Les encouragements écrits à la craie sur la route sont encore bien visibles. Je m’arrête quelques instants pour boire et manger un peu (la montée a été longue) et regarder les îles dans le fjord, visibles à travers les ondées. La longue descente grisante me ramène au niveau de la mer, l’asphalte est littéralement couvert d’encouragements ; les coureurs devaient monter ce que je descends.

Paysage de la péninsule de Lyngen

Paysage de la péninsule de Lyngen

En après-midi, pendant un arrêt à une petite épicerie, je rencontre un groupe d’étudiants en vélo. Âgés de 16 et 17 ans, ils sont partis du cap Nord et descendent dans les Lofoten. Ils sont environ une bonne dizaine. Leur professeure m’explique que leur périple fait partie d’un cours de plein air. Ils me posent plein de questions, et je gagne leur sympathie en leur disant que je suis parti d’Oslo, et aussi en leur parlant un peu en norvégien.

Après un bout plat d’une trentaine de kilomètres le long du fjord d’Alta, sous les averses, le soleil sort enfin, au même moment où le fjord ouvre sur une vaste baie. Plusieurs arcs-en-ciel décorent le ciel. La route élargit passablement. Elle a été rénovée récemment. En fait, tellement récemment que je croise de longues sections de travaux jusqu’à Alta. Durant l’une d’elles, je vois cinq ou six rennes déambuler au beau milieu des travaux, parmi les camions lourds et les monticules de pierre concassée. C’est un peu surréaliste !

Je termine ma journée à un camping de luxe, situé sur le bord de la rivière Alta, une destination populaire auprès de pêcheurs de saumon. Il y a plus de monde ici, et je suis d’ailleurs le seul qui ne pêche pas. Ça ne m’empêche pas de déguster mes galettes de poisson, une spécialité norvégienne faite de morue, de pommes de terre et d’oignons à laquelle j’ai rapidement pris goût. Il suffit de les faire revenir dans une poêle ; la recette parfaite pour rendre un cycliste heureux !

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Je suis maintenant à environ 250 kilomètres du cap Nord. Il y a un camping à environ 115 kilomètres. Ce sera mon objectif pour la journée ; je devrais donc atteindre ma destination finale demain.

Je laisse passer une forte averse avant de sortir de ma tente et de me préparer à partir. Le ciel se dégage totalement par la suite. La ville d’Alta est faite sur la longueur, dans le fond d’un fjord où se jette la rivière du même nom. Il me faut environ une vingtaine de kilomètres pour enfin en sortir. Et commencer à monter. Encore. Et encore. Un motocycliste me dépasse et m’encourage en me faisant un signe du pouce. Et j’atteins enfin le sommet du plateau à quelque 400 mètres. Je remarque un groupe de rennes broutant près d’un ruisseau. Il y en a une cinquantaine environ. Je m’arrête pour les observer et prendre quelques photos. Un véhicule arrête également tout près de moi, l’un des occupants en descend, équipé d’un énorme appareil-photo. En me tournant vers lui, je remarque sur le dessus d’un vallon une énorme harde de rennes descendre. C’est sans fin. Je fais signe au photographe. Leur nombre est vraiment impressionnant.

« Il y en a combien d’après toi?, que je demande au photographe. Il lève les épaules.
— Je dirais au moins 1000, c’est fabuleux ! », me lance-t-il avec un large sourire.

Il retourne dans le véhicule. Il faut dire que l’air est très frais. Je reste près d’une demi-heure sur le bord de la route à observer ce spectacle.

À partir de là, je ne compte plus les rennes que je croise. Il y en a littéralement partout. Je vois même un renne albinos. Les Samis, le peuple nomade de la Laponie qui encore aujourd’hui élève des rennes dans le nord de la Norvège et de la Finlande, considèrent d’ailleurs les rennes albinos comme un porte-bonheur et tous souhaitent en posséder dans leur troupeau.

Rennes entre Alta et Olderfjord

Rennes entre Alta et Olderfjord

En redescendant du plateau, je traverse une forêt de bouleaux qui semble mal en point. Dépourvus de feuilles, leurs branches et leur tronc ont une teinte noirâtre. Le coupable est en fait un vers, appelé oporinia autumnata, qui dévore les feuilles et fait des ravages dans la taïga, créant un environnement très particulier.

Plus je me rapproche du niveau de la mer, plus les bouleaux laissent place aux conifères et plus la végétation semble saine. J’arrive à la croisée de la route E69 qui monte vers le nord, tandis que la route E6 longe le fjord vers le sud. L’endroit s’appelle Olderfjord. On y trouve une boutique de souvenirs, un terminus d’autocars, un motel et un camping. Il y a environ six autocars à mon arrivée. Ça détonne avec la tranquillité de la route. L’employée de la boutique perçoit ma surprise et me dit, en souriant, qu’ils seront tous partis dans une dizaine de minutes. Je n’en demandais pas plus ! Je traverse au camping et m’installe directement au bord de la mer, à côté d’un banc un peu décrépit, mais qui fera amplement l’affaire pour me servir de siège afin de prendre tranquillement mon souper. Demain, ce sera le dernier droit !

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Encore une fois, des averses matinales cèdent leur place à un beau ciel bleu. Et, en prime, j’ai un fort vent du sud, plus chaud, et de dos.

La route longe le large fjord de Porsanger, en épousant systématiquement le bord de mer. J’entends un bruit de moteur en décélération. Un motocycliste arrive à ma hauteur et prend ma vitesse.

« Salut, tu vas où comme ça ? », me lance-t-il. Il est vêtu d’une combinaison imperméable jaune. Son casque, qui me semble un peu serré et accentue sans doute un peu son aspect joufflu, est coiffé d’une caméra GoPro qui enregistre actuellement. Dès le premier coup d’œil, je sais que j’ai affaire à un sympathique bonhomme à la bonne humeur contagieuse. Nous entamons une conversation, tout en roulant.
« Je vais au cap Nord.
— Ben tu es quasiment rendu ! Tu es parti d’où ?
— D’Oslo.
— Et t’es parti quand ? C’est ma 23e journée aujourd’hui, en incluant les journées de repos.
— Wow ! High Five !, fait-il en levant la main. Nous nous donnons un high five énergique, toujours en mouvement. « Dis salut à la caméra ! », me dit-il en pointant sa GoPro.

Je joue le jeu, en lançant : « Salut à la caméra ! », ce qui le fait bien rire, un rire fort et soutenu.

« Et toi tu vas où ?
— Je vais au cap Nord aussi, puis je redescends à Bergen et, si j’ai le temps, je vais rentrer à Oslo en passant par les fjords de l’Ouest et le sud de la Norvège.
— Et tu es parti d’où ?
— D’Oslo.
— Beau périple ; tu vas prendre combien de temps pour tout ça ?
— J’ai une semaine au total. »

Le fameux tunnel

Le fameux tunnel

J’ai une réaction de surprise ; cela représente plus de 5000 kilomètres en sept jours. Il continue.

« Ce n’est pas la première fois que je le fais, tu sais !
— Tu es Norvégien ?
— Oui. C’est important de bien connaître son propre pays ! Je te laisse : j’ai de la route à faire ! »

Il reprend sa vitesse en m’envoyant la main et en klaxonnant. Je le perds de vue dès le premier détour.

Ce détour mène dans le fond d’une grande baie. J’ai maintenant le vent en plein visage et je roule tête baissée. Je la relève pour voir à environ 300 mètres devant moi, un troupeau de rennes en plein sur la chaussée. Je tiens vraiment à prendre une photo de quelques rennes sur la route ; j’y pense depuis la première fois que j’en ai vu, près d’Alta. Je m’arrête à bonne distance afin de préparer mon appareil-photo. Je recommence à rouler, appareil-photo à la main, pour me rapprocher, lorsque je remarque de l’autre côté de la baie une automobile arrivant à bonne vitesse. Le conducteur ralentit à peine en arrivant à la hauteur du troupeau et klaxonne, ce qui fait déguerpir les rennes de part et d’autre de la route. Il me fait un signe en passant, croyant sans doute m’avoir rendu service en « nettoyant » la route de la sorte. Déception. J’aurai peut-être l’occasion de me reprendre plus tard.

Le vent gagne en force et vire peu à peu au nord, apportant une fraîcheur tout à fait compatible avec le paysage de toundra. J’ai vraiment l’impression d’être dans un autre monde. Je fais plusieurs pauses, sur des plages, à des haltes ou simplement sur le bord de la route. Des nuages bas s’accumulent peu à peu et les rafales deviennent carrément cinglantes. Le temps change vite dans le nord !

Pour accéder à l’île de Magerøya, la route plonge dans un tunnel sous-marin de près de 7 kilomètres. J’avoue que je l’appréhende. J’y arrive justement. Avant d’y entrer, je prends quelques barres et un peu d’eau. Quelques minutes après mon arrivée, je vois deux cyclistes en sortir. Ils ont l’air épuisé lorsqu’ils posent pied à côté de moi.

« Tu y entres ou t’en ressors ?, me demande le premier, en tentant de reprendre son souffle.
— J’y entre.
— Prépare-toi à vivre la pire expérience de ta vie de cycliste ! »

Le tunnel descend à 212 mètres sous le niveau de la mer. Les deux premiers kilomètres consistent en une pente d’une inclinaison de 10 %, suivie d’une section plane de trois kilomètres, puis d’une autre pente de deux kilomètres d’une inclinaison de 10 % jusqu’à la sortie.

« Et c’est très glissant dans la descente ; sois prudent.»

Ils arrivent du cap Nord où ils ont campé la nuit passée, mais n’ont pratiquement pas dormi en raison des vents. Durant notre conversation arrive le motocycliste que j’ai vu ce matin.

« C’est une compétition ou quoi ? », nous lance-t-il, en riant, tout en enlevant son casque. Je constate que son air joufflu ne venait pas de la pression de son casque. De toute évidence, il a parlé aux autres cyclistes un peu plus tôt. Nous avons une conversation animée, et le motocycliste nous offre une cannette de Red Bull « pour nous donner du courage ». Je n’en ai aucune envie, mais, de toute façon, il ne trouve pas de cannette pleine parmi toutes celles de son sac, ce qui règle le problème.

Des intrus curieux sur la route de Gjesvær

Des intrus curieux sur la route de Gjesvær

Après une bonne demi-heure, nous repartons chacun de notre côté, et j’entre dans le tunnel. La pente descend tout droit et elle est effectivement assez prononcée. La chaussée est mouillée et le système de ventilation fait un bruit d’enfer. Le taux d’humidité doit frôler les 100 %. Je contrôle ma vitesse ; la chaussée me semble glissante et l’accotement est assez restreint. Une fois arrivé dans le bas, je constate que la mince pellicule d’humidité sur le sol est en fait glacée. Il y a même de bonnes plaques de glace. L’air poussiéreux complique la respiration, surtout à l’effort. Les véhicules, heureusement plutôt rares, font un bruit d’enfer et, en raison de l’écho, il est difficile de déterminer la direction dans laquelle ils arrivent. Tout cela avec le vrombissement constant du système de ventilation. Je commence l’ascension pour enfin sortir d’ici. Elle me semble interminable. Heureusement, la chaussée est plus sèche de ce côté. J’ai un regain d’énergie en voyant au loin « la lumière au bout du tunnel ». Lorsque j’en émerge enfin, je constate avec surprise que le ciel est maintenant complètement couvert. Des rennes broutent de part et d’autre de la route. Je reprends mon souffle. Un peu moins de 10 kilomètres plus loin, un autre tunnel m’attend, celui-là d’une longueur de 4,5 kilomètres. Les deux tunnels ont été creusés dans les années 1990. Par le passé, l’accès à l’île de Magerøya se faisait uniquement par un traversier reliant Kåfjord et Honningsvåg. Un péage instauré dès son ouverture a été en place jusqu’au 1er juillet 2012, une fois que les coûts de construction ont été amortis.

Ce deuxième tunnel débouche à l’entrée du village de Honningsvåg. Il tombe maintenant une forte averse. J’en profite pour aller à l’épicerie et planifier un peu pour le reste de la journée et les prochains jours. Il est environ 15 h 30. Je suis à une trentaine de kilomètres du cap Nord. Il y a un camping à Honningsvåg, et un autre à Skarsvåg, à environ une vingtaine de kilomètres d’ici. Et j’ai encore quatre jours avant d’entreprendre mon retour vers le sud. Je sais que la route est très exigeante d’ici au cap Nord et qu’il n’y a pas d’épicerie plus loin. Je décide de continuer et je m’achète les provisions nécessaires pour quatre jours.

Au monument du cap Nord

Au monument du cap Nord

Ça alourdit les sacoches ! Un peu après Honningsvåg, je commence une longue ascension qui me mène carrément dans les nuages, à plus de 400 mètres d’altitude. Heureusement, il ne pleut plus, mais le vent est déstabilisant. Une petite pente descendante me permet de sortir des nuages et de voir le tapis d’asphalte dévaler doucement, pratiquement jusqu’au bord de la mer. Je dois continuer à pédaler en descendant pour combattre le vent qui me freine. J’arrive à la croisée pour Skarsvåg, qui est à moins d’un kilomètre. Selon le panneau, il me reste 12 kilomètres avant le cap Nord. Je décide encore une fois de continuer. Je suis si près ! La route grimpe le long d’un flanc de roc. Des rennes qui me semblent en équilibre précaire m’observent. J’ai le plus petit braquet possible et je pousse de toutes mes forces sur les pédales. Je me dis à moi-même, dans un jargon bien de chez nous une phrase qui se traduirait librement par : « Ô toi vilaine pente, à bout de mon courage tu ne viendras point ! » À chaque détour, je constate que l’ascension se poursuit, encore et encore. Je crois être arrivé au bout de mes peines, en remarquant au loin le centre d’interprétation du cap Nord. Mais tout a un prix : je vois également que la route descend dans un profond creux avant l’ascension finale. Même les herbages battent au vent. J’aboutis enfin près du centre d’interprétation. Il est fermé à cette heure-ci, mais il est d’aller au monument situé à la pointe du cap. Il est possible également de camper gratuitement dans le stationnement. Il n’y a cependant pas d’approvisionnement en eau.

Tout juste après avoir contourné la barrière, je passe près d’un véhicule récréatif, sans doute stationné là pour la soirée et la nuit. Un groupe de trois personnes semble en discussion à l’abri de celui-ci. Ils se tournent vers moi et se mettent à applaudir, me criant : « Good work, Buddy ! You made it ! » Je leur fais un signe de la main en guise de réponse. De toute façon, je suis à bout de souffle et j’ai la gorge nouée par l’émotion. Je contourne le centre et continue sur les gravillons, jusqu’au monument. Je suis littéralement au bout de la route, au point le plus septentrional d’Europe continentale à une latitude de 71° 21′ 10". Après les quelques photos d’usage pour immortaliser l’événement, je rebrousse chemin vers Skarsvåg. J’ai atteint mon but.

********

Je passe quatre jours sur l’île de Magerøya. Je me rends notamment à Knivskjelodden, une petite péninsule qui s’étire de précisément 1457 mètres plus au nord que le cap Nord, et accessible par une randonnée de 18 kilomètres (aller-retour) sur un sentier excessivement boueux qui part d’un haut plateau et descend jusqu’à la mer. Je vais également jusqu’à Gjesvær, un minuscule village de pêcheurs à l’extrémité ouest de Magerøya, en empruntant une magnifique petite route à l’asphalte impeccable, qui traverse un paysage quasi lunaire presque exclusivement rocheux.

Le troisième matin à Skarsvåg, j’entends des sons étranges et je sens du mouvement à l’extérieur de ma tente. J’ouvre lentement la glissière pour voir à l’extérieur. Des rennes broutent tout près. Il y en a six. Le temps que je repère mon appareil-photo ou mon téléphone pour immortaliser le moment, ils ont déguerpi. Il est 5 h 30. Le même scénario se reproduit le lendemain matin, et cette fois-ci, je me réveille en sursaut après qu’un renne accroche avec ses bois, ses dents ou l’un de ses sabots l’une des cordes d’ancrage de ma tente. Encore une fois, le temps de reprendre mes esprits et de saisir mon appareil-photo, ils se sont éloignés. Et je n’ai pas le goût pour l’instant de me promener pieds nus dans la gelée du matin.

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Paysage de Magerøya

Paysage de Magerøya

En parcourant les vingt kilomètres entre Skarsvåg et Honningsvåg, où je monterai à bord du navire de la Hurtigruten qui me ramènera à Bergen après un petit crochet jusqu’à Kirkenes, dernière ville de la Norvège avant la frontière russe, je suis habité par un mélange de sentiments. D’abord une certaine tristesse de voir le voyage prendre fin et de quitter cet endroit paisible. Mais aussi une fierté d’avoir su mener à terme ce projet qui me tenait à cœur depuis tant d’années. La longue côte est derrière moi. Je passe la croisée de la route menant à Gjesvær au sommet du vaste plateau au centre de l’île. Le ciel est clair et la visibilité presque illimitée. De tous les côtés s’étend une toundra affichant la beauté inhérente des paysages désolés. Derrière moi, une grande anse taillée entre deux parois de roc. Au loin, un lac alpin miroite dans la timide lumière du soleil matinal. Droit devant, sur la route, je lis à l’envers les encouragements écrits à la craie sur l’asphalte à l’intention des participants à l’Arctic Race. À ma gauche, une dizaine de rennes m’observent aux aguets sur la crête rocheuse. Je les salue à haute voix et ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire en coin. Mon périple de vélo est terminé ; la fierté a gagné.

Nothing behind me,
everything ahead of me,
as is ever so on the road.

Jack Kerouac, On The Road

Monument du cap Nord

Monument du cap Nord

 

 

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13 réflexions sur “D’Oslo au cap Nord : la Norvège en vélo

  1. Vraiment JP je suis impressionnée …j’ai lu de la première à la dernière ligne sans m’arrêter ! Ton écriture est vivante , tellement réaliste que j’ai eu l’impression de vivre ce voyage à tes côtés …
    Tu as un réel talent d’écrivain, c’est grand-maman Yvonne qui doit être fière de toi, elle qui aimait tant écrire!
    Au plaisir de te suivre dans ton prochain voyage cousin, peut-être en Suisse ? Cet endroit est tellement beau ! Pour toi, ce sera un réel défi, des paysages magnifiques … alors que moi je l’ai fait 2 fois par la  » voie facile  » 😉 lors de vacances ! J’en garde d’excellents souvenirs !
    Si tu as besoin de renseignements lorsque viendra le temps de faire ton itinéraire, je pourrai te mettre en contact avec mon amie Suissesse, elle est géniale et connaît tous les meilleurs endroits à voir de Zurich à Genève en passant par Gruyère …

    Sylvie xxx

  2. Solide texte JP. Tu écris d’une façon qui est vivante, réelle. Au plaisir de te relire et surtout tu m’as rendu impatient de partir en Islande, où probablement je verrai quelques similitudes avec la Norvège… Merci man !!!

  3. Bonjour,

    Je sais que le blog date un peu… Mais j’aurai été intéressé de connaître la route exacte empruntée entre Tromso et Alta. Ma carte n’indique que des autoroutes avec en plus un tunnel interdit aux cyclistes du coté de Talvik. J’y pars dans quelques jours mais dans l’autre sens Alta-Tromso. En vous remrciant et en tout cas belle aventure chapeau!

    • Bonjour Stéphane,
      À moins d’un kilomètre au sud du pont de la route 862 à Tromso, il y a un rond-point où la 862 rejoint la E8. La voie cyclable suit la rue Solstrandvegen, puis emprunte des petites routes parallèle à la E8, avant de la rejoindre (c’est très bien indiqué). J’ai emprunté ensuite la route 91 en prenant les traversiers Breivikeidet-Svensby et Lynseidet-Olderdalen. Le trafic est très léger sur la 91. Il y a quelques tunnels, mais les cyclistes peuvent y passer. À partir d’Olderdalen, j’ai emprunté la E6. De là jusqu’à Alta, il y a deux tunnels interdits aux cyclistes, mais il y a des voies de contournement très bien indiquées. Je te recommande fortement de prévoir un petit phare et un feu arrière pour ton vélo en Norvège; certains tunnel ne sont pas éclairés.
      N’hésite pas à m’écrire si tu as d’autres questions; et surtout, bon voyage!
      JP

      • Merci JP,
        Tout s’est un peu bousculé rapidement, pas eu le temps de répondre. Mais l’aventure s’est très bien passé sans une seule journée de pluie de Alta à Harstad au delà de Tromso en 7 jours. Et merci pour ces précieuses infos, je confirme tout est fait pour le vélo là bas, c’était au delà de mes espoirs pour ce qui est des paysages.
        Merci

  4. Bonjour
    Genial de lire tes lignes!
    Préparant plus ou moins le meme trip j’aurais besoins de quelques conseils! Une échange par téléphone ou mail serait génial! Merci d’avance
    Mathilde

  5. Bonjour J-Pascal
    Un récit intéressant avec une multitude de renseignement qui vont certainement me servir cet été. En effet j’ai prévu de faire une randonnée Oslo Cap-Nord avec des tronçons commun . Je te félécite sur le coté sportif, car vu le kilométrage journalier ce n’était pas du repos…:).
    Petite question : Quel était les développement as tu sur ton vélo et le poids simplement de tes affaires ( vêtements, tente, réchaud…) ?
    Coté budget de combien était (en NOK) il en moyenne par jours ?

    Amitié cyclo.
    Bob

    • Salut Bob,
      Merci de ton commentaire!
      En vélo, j’avais un pédalier à trois plateaux : 52/42/32
      et une cassette 11/32. Je ne prenais pas souvent le 52…
      J’ai changé de vélo depuis et j’ai opté pour un 46/36/26, avec une 11/34. C’est ce que j’avais pour le voyage dans l’ouest américain l’an dernier (Sierra Cascades). Et ça devrait être parfait pour mon projet de cette année; Alpes suisses et françaises.
      Pour le poids, c’était environ 40 livres, réparti en quatre sacoches, y compris quelques réserves de nourriture.
      Pour le budget, c’était autour de 300 NOK par jour en moyenne.
      N’hésite pas si tu as d’autres questions!
      Bonne route!
      JP

  6. bonjour,
    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt et de plaisir ton récit
    Bravo pour la performance, les étapes étaient longues
    J’envisage de faire le même trajet cet été en evitant peut être (si possible) les routes trop empruntées,
    pourrais tu, si tu les as gardé, m’envoyer les fichiers des étapes
    Ton voyage correspond en tout point à celui que j’envisage
    Je fais beaucoup de vélo, mais ce sera mon premier voyage
    On envisage TOULOUSE, CAP NORD de mai à mi juillet
    Merci d’avance et encore bravo, pour la performance et pour le récit
    A bientôt

    • Bonjour!
      Désolé du délai; j,étais encore en voyage de vélo, cette fois-ci aux États-Unis. je n,ai malheureusement plus les fichiers des étapes du voyage en Norvège. Vous pouvez obtenir les distances quotidiennes en cliquant sur le lien dans le haut du texte. Bonne préparation et bon voyage!

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